Dans l'intimité des suricates


  • Dans l'intimité des suricatesPhoto : M.-L. Hubert et J.-L. Klein
  • Faune sauvage/ Mammifères terrestres

    En plein cœur du désert du Kalahari, les photographes animaliers Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein ont suivi un clan de suricates, ces petites mangoustes du désert. Ils nous font découvrir une tranche de vie de ces sentinelles à la vie sociale très riche…

    À genoux dans le sable froid, nous scrutons une zone creusée de nombreux trous. Les bourrasques de vent nous font frissonner. À la mi-journée, la température atteindra 40°C et les dunes du désert du Kalahari, à cheval sur le Botswana, la Namibie et l’Afrique du Sud, chaufferont à blanc. Mais pour l’instant, nous remontons le col de nos vestes et enfonçons nos mains au fond des poches. Nous jetons régulièrement un regard par-dessus notre épaule dans l’espoir de voir le soleil se lever. L’astre apparaît enfin et nous caresse d’une douce chaleur. Ces premiers rayons modèlent le paysage aride à grands coups de pinceaux rouges et bleus. À force de vouloir percer le secret de ces trous, nous en avons des hallucinations. N’y a-t-il pas eu un frémissement dans celui-ci? De la poussière semble pourtant s’en être échappée. Puis arrivent les doutes. Est-ce le bon terrier? Un événement funeste se serait-il produit durant la nuit?
    Quelque chose bouge enfin : une touffe de poils émerge lentement d’un cratère miniature. Une tête brun jaune au crâne légèrement bombé et au museau pointu apparaît. De grands yeux noirs et brillants scrutent les alentours systématiquement: devant, derrière, vers l’ouest baigné de soleil, puis vers le sud. Le premier suricate quitte prudemment son abri de sable non sans avoir marqué au préa­lable un nouvel arrêt, histoire de s’assurer qu’il n’y a vraiment aucun danger à l’horizon.

    l’esprit de clan

    Pour le suricate, nous sommes à contre-jour et devons lui apparaître comme deux masses noires. Pour le rassurer, nous émettons régulièrement de petits sons, toujours les mêmes depuis que nous suivons le groupe. Lui-même émet de douces et courtes trilles qui ont pour but d’indiquer aux autres membres du clan que la voie est libre. D’ailleurs, les bouches du terrier s’animent et la butte de sable rouge semble donner naissance à un nombre impressionnant de lutins. Le clan compte 17 individus et, comme tous les matins, nous faisons l’appel en silence pour s’assurer que personne ne manque. À cette heure de la matinée, les suricates n’ont qu’une seule priorité : se chauffer, recharger les batteries, absorber les rayons du soleil. Après une courte pause à l’abord immédiat des entrées, chacun essaye de trouver le poste garantissant le meilleur ensoleillement et une protection contre le vent. Les matins de gel, le clan se serre comme un régiment de petits soldats au garde-à-vous. Au bout d’un quart d’heure, les plus jeunes s’empoignent et luttent comme des catcheurs, certains adultes s’occupent de l’entretien des galeries, d’autres échangent des marques d’affection se mordillant mutuellement, les plus affamés grattent déjà de-ci, de-là en quête d’une proie. Assis en périphérie du terrier, le mâle alpha n’a intégré le clan que récemment et ne s’habitue que progressivement à notre présence. Il regarde au loin, fixement, et semble réfléchir à la direction à prendre ce matin. Puis il s’élance sans se retourner, aussitôt suivi du reste de la troupe. Un traînard aurait bien voulu bronzer encore un peu, mais il n’est pas question de rester seul en arrière.

    solidarité et altruisme

    Les suricates avancent en éventail afin de maximiser les chances de trouver des proies. La recherche de nourriture se fait individuellement mais tout ce petit monde reste en contact en émettant de petits cris à intervalles réguliers. À la vue et à l’odorat, les suricates cherchent un indice prometteur d’une mise en bouche gourmande. Régulièrement, ils plongent leur truffe hypersensible dans le sable puis se mettent à gratter le sol frénétiquement. Leurs longues griffes en fourchette sont parfaitement adaptées au fouissage. Larves de coléoptères, hannetons, sauterelles, lézards, araignées, tout est bon à se mettre sous la dent.
    Mais il n’a pas plu depuis dix mois, la sécheresse est à son comble et les proies potentielles sont profondément enfouies. Il leur faut donc dépenser beaucoup d’énergie pour un apport calorique faible. La disette se fait sentir et les deux jeunes, seuls survivants d’une portée de quatre, sont déjà en sous-poids. Ils ont beau courir d’un adulte à l’autre en mendiant avec leurs cris entêtants, ces derniers sont de plus en plus réticents à leur offrir leur butin durement gagné. Quant à leur mère, la femelle alpha, elle les ignore. À nouveau gestante, elle ne peut se permettre de perdre de précieuses calories. Mais la solidarité et l’altruisme sont la clé de la survie des suricates dans ce milieu désertique. Soulevant une pluie d’or, un adulte creuse le sable depuis un bon moment. Le clan s’éloigne et il s’interrompt régulièrement pour vérifier qu’il ne se fait pas trop distancer. Un quart d’heure s’écoule, vingt minutes. Le suricate a complètement disparu dans son cratère. Lorsqu’il en surgit, il se montre nerveux et inquiet. Les cris de ses congénères ne sont presque plus perceptibles. Mais il replonge, bien décidé à dénicher ce qu’il sait être une proie de premier choix, une véritable délicatesse. Soudain, il jaillit tel un diable de sa boîte, un magnifique scorpion entre ses canines. Pas le temps de le croquer sur place, il lui faut rejoindre le groupe sans tarder. À toute vitesse, il court avec son trophée qu’il tient par le dard pour ne pas être piqué. Un petit vient à sa rencontre, tout excité. L’adulte dépose le scorpion à ses pieds et lui montre comment maîtriser une proie si dangereuse. Le jeune suricate saisit d’abord l’aiguillon rempli de venin avant de le sectionner. La petite femelle âgée de 2 mois n’en est visiblement pas à son premier scorpion et elle se débrouille fort bien. Elle l’avale goulument. Le dernier bout de patte n’a pas disparu dans son gosier que, déjà, elle repart quémander chez un autre adulte avec force cris…

    Le poids, l’ascenseur social des femelles
    Dans une colonie de suricates, la femelle alpha est la seule à avoir le droit de s’accoupler avec le mâle alpha et d’élever des jeunes. Si une femelle subordonnée devient mère, ses petits risquent fort d’être tués par la matriarche. Au mieux, cette dernière se les approprie. Mais pour devenir reine, il faut d’abord… prendre du poids! Le chercheur Tim Clutton-Brock et son équipe de l’université de Cambridge (Royaume-Uni) ont montré que les femelles ajustaient leur poids à celui de leurs concurrentes les plus proches. Celles qui n’ont ni l’âge ni les kilos requis doivent se contenter du rôle de nounou en prenant soin des petits de la femelle alpha. Le zoologiste a également observé que lorsqu’une femelle alpha meurt et que sa fille lui succède, la nouvelle matriarche prend à nouveau du poids durant les trois premiers mois de son « règne », notamment lorsque la différence de masse entre elle et sa concurrente directe est faible. Maintenir son rang impliquerait donc de garder un tour de taille supérieur à celui de la plus proche rivale.
    Palabrer pour limiter les conflits
    Afin d’entretenir de puissants liens sociaux, les suricates apprécient de se toiletter mutuellement, notamment le matin avant le départ pour la chasse et le soir, de retour au terrier. Les dominants sont toilettés par les subordonnés et les jeunes sont choyés par tous les membres du clan. De même un individu blessé sera consolé. Mais la cohésion sociale est aussi organisée grâce à un important répertoire de vocalises: trilles, pépiements, aboiements, grognements… Trente-six signaux différents ont été identifiés. Les signaux d’alarme font la distinction entre un danger aérien (un aigle) et terrestre (un chacal) et leur variation ou leur intensité renseigne sur le degré d’urgence. En cas de danger terrestre, le cri sera modulé selon qu’il s’agit d’une antilope inoffensive, d’un chat sauvage, d’un serpent ou de l’intrusion d’une bande rivale sur le territoire. Le son le plus connu est le cri de contact, trille monocorde que tous les membres du clan émettent à intervalles réguliers pour se signaler et se localiser mutuellement, notamment en déplacement. On a aussi mis en évidence la reconnaissance vocale chez les suricates d’un même clan: un individu identifie la voix d’un congénère grâce à son «timbre» individuel. Mieux encore: chaque individu adapte la fréquence et la tonalité de son «babil» à la présence proche ou non de son voisin et au statut hiérarchique de ce dernier. Par exemple, à proximité de la matriarche, une jeune femelle subordonnée multipliera ses vocalises. De là à imaginer une analogie avec la communication humaine, il n’y a qu’un pas! 

    Autres articles à lire

  • La musaraigne-éléphant : un animal original et méconnu

    Faune sauvageLe parc Biotropica, en Normandie, s’est vu confier par le zoo de Rotterdam un couple de musaraignes-éléphants de Peters. Au total, seule une quinzaine d’individus peuvent être observés en Europe. Zoom sur cette espèce aussi intrigante qu’intéressante.

    22 Mai 2019
  • Trois bébés rhinocéros de Java ont été filmés dans un parc national

    Faune sauvageTrois bébés rhinocéros de Java ont été filmés dans un parc national en Indonésie. Une bonne nouvelle pour cette espèce de pachyderme la plus rare au monde et menacée d'extinction.

    09 Septembre 2015
  • Un bison sauvage abattu en Allemagne

    Faune sauvageAucun bison sauvage en liberté n’avait été aperçu en Allemagne depuis environ 250 ans. L’un d'eux a pourtant récemment réapparu dans le pays, près de la frontière avec la Pologne, avant d’être abattu sur ordre de la police, craignant pour la population. L’association WWF a porté plainte pour cette atteinte à une espèce protégée.

    22 Septembre 2017
  • Miguel et Junior vivront

    Faune sauvageLes rescapés du groupe de macaques de la Pinède ont rejoint le sanctuaire de l’Arche, où ils pourront être vus sans danger. Pourtant, ils sont porteurs de l’herpès B, comme leurs 163 congénères, euthanasiés en mai dernier. Seraient-ils mort pour rien ?

    02 Août 2018
  • Le loup s'installe de plus en plus en France

    Faune sauvageRéapparu il y a moins de 30 ans en France, le loup continue à étendre son territoire et devrait dépasser les 500 individus cet hiver, soit le « seuil de viabilité » de cette espèce protégée tant redoutée d'une partie des éleveurs.

    07 Décembre 2018
  • Braconnage : un chasseur de lémuriens interpellé à Madagascar

    Faune sauvageDouze lémuriens, petits primates emblématiques de Madagascar, ont été récemment braconnés dans la Grande-Ile et un chasseur présumé interpellé, a annoncé mercredi la ministre de l'Environnement malgache.

    07 Mars 2018
  • En Belgique, un loup est soupçonné d’avoir mangé un kangourou

    Faune sauvageUn loup est soupçonné d’avoir tué un kangourou domestiqué et d’en avoir mordu un autre au cours d’une attaque nocturne à Balen, dans le nord-est de la Belgique, a indiqué mercredi à l’AFP un spécialiste de la faune sauvage.

    27 Décembre 2019
  • Une soigneuse a été tuée par un tigre dans un zoo en Espagne

    Faune sauvageUne soigneuse a été retrouvée morte samedi 2 juillet dans la cage d'un tigre du parc animalier où elle était employée. Aucune explication sur cette mort pour le moment.

    03 Juillet 2016
  • Un lièvre de Patagonie découvert dans l’Oise

    Faune sauvageUn lièvre de Patagonie a été capturé par les services de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage dans une zone industrielle du Val-d’Oise. Probablement échappé de chez un particulier, il a été remis au zoo de Vincennes.

    13 Juin 2016
  • Animaux sauvages : la Chine subventionne la reconversion des éleveurs

    Faune sauvageLes agriculteurs de deux provinces en Chine peuvent bénéficier d'une compensation financière s'ils abandonnent l'élevage d'animaux sauvages destinés à l'alimentation, une pratique qui vaut au pays d'être montré du doigt en pleine pandémie de Covid-19.

    19 Mai 2020
  • Quel sursis pour les bouquetins du Bargy ?

    Faune sauvagePromis à un abattage certain suite à un arrêté du préfet de Haute-Savoie, les bouquetins du massif du Bargy, porteurs de la brucellose, profitent d'un sursis suite à un recours devant le tribunal porté par les associations de protection animale.

    19 Octobre 2015
  • Une majorité de Français favorable à la réintroduction de l'ours

    Faune sauvageUne nette majorité de quelque 6.000 internautes français consultés en juillet sont favorables à la prochaine introduction de deux ourses dans les Pyrénées voulues par Nicolas Hulot, y compris parmi les habitants des six départements du massif.

    23 Août 2018
  • Alpes-de-Haute-Provence : le premier loup abattu en 2020

    Faune sauvageUne louve aperçue 'à proximité d'un élevage de bovins' dans les Alpes-de-Haute-Provence a été lundi le premier loup abattu en France pour l'année 2020, a-t-on appris mardi auprès d'une association et de la préfecture.

    28 Janvier 2020
  • Au Mexique, le nombre de jaguars augmente de 20%

    Faune sauvageLueur d’espoir pour le plus grand félin d’Amérique. Un nouveau recensement fait état d’une hausse de la population, liée à la mise en place de programmes de conservation et à une restauration de l’habitat naturel du jaguar.

    15 Juin 2018
  • Présentation des derniers-nés au parc des félins

    Faune sauvageBagany, le lionceau, et Sayan, Lyuha et Neva, les trois bébés tigres, sont nés au parc des félins, à Nesles (77). Animaux-online a eu le privilège de les approcher et de les toucher rien qu’avec les yeux.

    18 Février 2016
  • Chanee, 'Monsieur gibbon'

    Faune sauvageL’ONG qu’il a créée est devenue le plus grand projet au monde de sauvegarde des gibbons. Aurélien Brulé, dit Chanee, fondateur de Kalaweit (« gibbon » en indonésien), se passionne depuis l’adolescence pour ces primates menacés. En 18 ans, cet Indonésien d’adoption a réussi à sauver de nombreux animaux mais aussi à faire avancer les mentalités. A l’occasion de son passage en France, nous l’avons rencontré.

    22 Septembre 2016
  • La Namibie frappée de sécheresse met en vente 170 éléphants

    Faune sauvageLa Namibie, en proie à la sécheresse, a mis en vente 170 éléphants vivants pour restreindre leur nombre sur son territoire, en raison notamment des conflits croissants entre les humains et les animaux de cette espèce menacée que la pression internationale empêche d'abattre.

    03 Décembre 2020
  • Australie : réintroduction réussie pour le chat marsupial moucheté !

    Faune sauvageCette petite bouille ne ressemble à aucun animal de votre répertoire ? C’est normal, il vient d’Australie ! Alors qu'il a disparu depuis 60 ans, des personnes se sont battues pour le réintroduire, avec succès !

    04 Juin 2019
  • Projet « Dulan » : le nouveau défi de l’association Kalaweit

    Faune sauvageLes équipes de l'association Kalaweit, fondée il y a 20 ans par Chanee, viennent de découvrir un petit bijou de biodiversité sur l'île de Bornéo. Seul problème, ces 1 500 hectares de forêts sont encerclés par des compagnies de charbon et d'huile de palme…

    17 Décembre 2018
  • Les selfies dangereux pour les animaux sauvages

    Faune sauvageUne ONG lance une alerte concernant la pratique de plus en plus en vogue qui consiste à se prendre en photo avec des animaux sauvages. Car derrière les clichés de vacances se trouve bien souvent la triste réalité de l’exploitation animale.

    05 Octobre 2017