Au terminus des bienheureux


  • Au terminus des bienheureuxPhoto : Arnaud Beinat
  • Vivre ensemble/ Belles Histoires

    Considéré comme l’un des premiers cimetières animaliers au monde, c’est surtout un lieu où règnent l’apaisement et le bonheur d’aimer. Petite promenade dans les allées du cimetière des chiens d’Asnières-sur-Seine…

    Le berger blanc suisse batifole, remue la queue, attend une caresse de son maître avant de s’élancer à nouveau dans l’allée si familière. Il ne s’en doute pas, mais à chaque foulée il «croise» des congénères qui furent au moins aussi heureux que lui… mais qui ne sont plus.
    Reste d’eux l’hommage que des maîtres aimants et aimés ont tenu à laisser après l’ultime séparation. Ici, c’est un monument massif avec une statue aussi grosse que le berger immaculé. Plus loin, une petite tombe est plus discrète, simplement ornée d’une photo: on y voit un petit corgi, la tête tournée vers le photographe. Dans ses yeux, on peut y lire le temps du bonheur partagé au cours d’une balade… Sur le marbre, une épitaphe qui traduit toute la peine, tout l’amour qui a existé entre l’animal et son maître :
    «Le 20 mars au milieu de la nuit, ton cœur s’est arrêté de battre, et le monde est devenu plus terne. Dors mon petit bonhomme, Que de belles escapades, que d’amour...»
    Le petit corgi s’appelait Clément et il a eu le bonheur de vivre auprès du romancier Michel Houellebecq.

    Les précurseurs

    Dans les allées, qu’ils aient eu des maîtres connus ou anonymes, qu’ils aient été eux-mêmes célèbres ou sans nom, de race ou simples corniauds, mais aussi poules, chevaux, chats et même pigeons se côtoient pour l’éternité. Ils seraient plusieurs milliers à sommeiller sur ce carré verdoyant des bords de Seine, accolé au parc Robinson où les familles prennent du repos et les sportifs, leur dose d’adrénaline. L’endroit, unique en région parisienne, est né de la volonté de la journaliste féministe Marguerite Durand et de l’avocat humaniste Georges Harmois (plus tard fondateur de la revue philanthropique L’Ami des pauvres, tout se tient) en 1899. Profitant d’une nouvelle loi permettant enfin l’enfouissement des animaux « sous un mètre de terre », ils créent la Société anonyme du cimetière pour chiens et chats et achètent une parcelle de l’île des Ravageurs, plantée dans un secteur de Seine déjà prisé des promeneurs du dimanche. Couronné d’une magnifique entrée Art nouveau, signée par l’architecte Eugène Petit, le cimetière s’y installe à la fin de l’été de la même année.
    Cent ans plus tard, la belle aventure s’essouffle et le site est menacé de disparition. Consciente de l’intérêt des lieux, la ville d’Asnières arrive à la rescousse : elle rachète le cimetière, le rénove et en assure la gestion depuis 1997. Reconnu monument historique pour «son intérêt à la fois pittoresque, artistique, historique et légendaire», ce Père-Lachaise des animaux est désormais inscrit dans les excursions typiques de la capitale et accueille, en plein été, quelques centaines de visiteurs chaque jour.
    Et pas simplement pour le plaisir des yeux. À chaque pas, c’est une histoire qu’on peut lire, un destin que l’on croise, une époque que l’on visite. Et cela, dès l’entrée où nous accueille le cénotaphe majestueux dédié à Barry, un chien sauveteur suisse. L’inscription sur le socle nous raconte sa destinée en quelques mots: «Il sauva la vie de 40 personnes avant d’être tué par la 41e»… Ce chien sauveteur vécut au début du XIXe siècle. Il appartenait à l’Hospice du Grand-Saint-Bernard et portait secours aux voyageurs égarés dans les Alpes. La légende raconte qu’un jour, un soldat perdu dans la neige, en proie au délire, le confondit avec un loup… et le tua. La réalité, moins dramatique, est tout aussi héroïque puisque Barry bâtit la réputation des saint-bernard, avant de s’éteindre de sa belle mort à Berne, en Suisse. Sa dépouille ne repose d’ailleurs pas au cimetière des chiens d’Asnières-sur-Seine, mais est exposée au musée d’histoire naturelle de Berne.
    Barry n’est pas le seul chien à ne pas reposer dans le cimetière. Quelques mètres plus loin, c’est la mémoire de Moustache qui est honorée. Tombé au champ d’honneur en Espagne, le barbet servit dans l’armée de Napoléon. Plusieurs fois décoré pour son héroïsme et sa vigilance, le brave toutou vit sa sépulture profanée et sa dépouille disparaître… Ce n’est qu’en 2006 que des grenadiers en uniforme, de l’association des Amis du patrimoine napoléonien, ont défilé dans les allées du cimetière et posé une stèle commémorative. Devant le député-maire… rien que ça!
    Une vedette encore, et non des moindres : le fameux Rintintin. Attention, ce n’est pas celui du feuilleton télévisé avec Rusty et le capitaine Rip Master, mais celui qui lui servit de modèle, un berger allemand trouvé en Lorraine, en 1918, par un soldat américain originaire de Californie. Devenu, outre-Atlantique, un brillant animal de concours, Rintintin fut remarqué par un producteur de cinéma qui lancera sa carrière. À sa mort, en 1932, son maître le ramènera en terre française, à Asnières. Et laissera les studios d’Hollywood exploiter le filon en produisant la série télévisée avec les descendants du chien lorrain…

    les célèbres et les humbles

    Mais on y croise aussi Mémère, la chienne des chasseurs alpins, Dick, chien des tranchés, Gribouille, le cheval de Marguerite Durand, Poilu, applaudi au théâtre... Ils sont tous là. Le beau berger blanc navigue avec la même joie entre le simple et l’ostentatoire, mais toujours à l’inverse absolu de toutes les cruautés faites aux animaux. Bon sang, ça fait du bien!
    Mais est-ce à dire qu’il n’y a ici que des stars ou des «chiens de riches»? À l’ouverture de la nécropole, nombre de journaux vilipendèrent l’initiative des créateurs du lieu. «Un cimetière pour les chiens ? Scandale ! Il y a des enfants qui ont faim dans cette ville!» Si la pauvreté était bien réelle à l’époque, le cimetière des chiens a été, dès le début, un lieu plutôt démocratique car de prestigieux chevaux de course y côtoient des lapins... Et là, juste à l’entrée, une plaque rappelle l’humble souvenir d’un autre «poilu» inconnu, venu mourir devant la porte du cimetière, en mai 1958. Exception à la règle, le chien sans nom et sans maître y fut enterré gracieusement. «C’est la 40000e bête qui a trouvé son repos définitif au cimetière des chiens d’Asnières», peut-on lire sur sa pierre tombale.
    Il gambade, notre gros chien blanc, sans se douter qu’ici et là, il y a des maîtres qui doivent beaucoup à leurs animaux. Goss, par exemple, fut le seul réconfort d’un prisonnier. Emma, morte en 1900, était une «fidèle compagne et seule amie de ma vie errante et désolée». On imagine...
    Quand il y a un chien bien vivant dans le secteur, les chats, tout aussi vivants, se font rares. Pourtant, au cimetière pour chiens, ils sont chez eux. Ils possèdent même leur maison, tout au bout : une vraie construction en dur dans laquelle ils entrent et sortent à leur guise. C’est l’association des Amis des chats d’Asnières qui veille sur eux.
    Entre touristes chinois, virevoltants, ou bavarois, tout en discrétion, il y a les maîtres qui viennent, parfois tous les jours, rendre visite à leur «ami» parti avant eux. Janine Cottini est de ceux-là. Elle arrive de Montrouge pour visiter la dernière demeure de sa chienne Lisa, disparue il y a plus d’un an et qui venait de la SPA : «Oui, de la SPA. Pour moi, un animal ne s’achète pas, il ne doit pas avoir de valeur marchande. Je voulais l’enterrer dans ma maison de campagne, mais je n’y vais pas assez souvent. Alors qu’ici je peux venir quand je veux, généralement tous les deux jours.» Le prestige du cimetière? «Non, cela n’a pas joué dans ma décision. C’est simplement le seul endroit que je connaissais et, ici, elle ne sera pas toute seule. Il y a des gens qui passent, des enfants qui jouent ; elle continue à être dans la vie mais aussi avec ses congénères.» Lisa, une «machine à aimer» comme dirait Houellebecq. Une de plus au cimetière des chiens.


    Le cimetière des chiens : ouvert tous les jours sauf le lundi (entrée payante).
    4, pont de Clichy, 92600 Asnières-sur-Seine.
    Tèl. : 01 40 86 21 11.


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