Jean-Louis Gouraud : 'Le cheval est l'avenir de l'homme'


  • Jean-Louis Gouraud : 'Le cheval est l'avenir de l'homme'Photo : Shutterstock
  • Bons plans/ Livres

    Non, le cheval ne va pas mourir. Dans son dernier essai Le cheval, c'est l'avenir, l'homme de cheval et d'écriture qu'est Jean-Louis Gouraud pousse un cri d'espoir pour que l'homme prenne conscience que son destin reste lié à celui du cheval… et inversement. Historien du cheval , il ouvre la voie à un nouveau contrat avec le noble destrier qui partage notre vie depuis des millénaires…

    30MA : Vous datez la première "annonce" de la fin du cheval en 1899 avec l'apparition des engins à moteur. Cent-vingt ans plus tard, celle-ci n'a pas eu lieu. Y a-t-il eu un prix à payer pour cela ?

    J-L. Gouraud : C’est vrai, la mécanisation n’a finalement pas été fatale au cheval, mais il a connu à cette occasion une totale reconversion. Utilisé jusque-là pour le travail (principalement la traction), il a été reconverti en animal de boucherie puis employé dans des activités de loisirs : les courses, les sports équestres, etc.

    Il faut remarquer qu’on a assisté à un phénomène parallèle chez les hommes, pour qui la mécanisation a considérablement amélioré les conditions de travail : moins de pénibilité et l’instauration des congés payés ! 1936 est un peu l’année zéro d’une ère nouvelle, qu’on appelle la « civilisation des loisirs » : le cheval a accompagné cette évolution.

    Pour lui, l’avantage principal est que l’utilisation abusive de sa force, de sa docilité, de sa gentillesse a alors beaucoup diminué. Mais le nombre de chevaux employés dans les transports, dans l’agriculture, dans les armées ayant chuté, cela a entraîné la disparition de plusieurs types de chevaux qui avaient été « conçus » pour la traction. Ce qu’on appelle la biodiversité en a alors pris un sérieux coup. Mais comme on s’est empressé depuis de créer de nouveaux types de chevaux, plus adaptés à la vitesse, au saut d’obstacles, à l’endurance, cette biodiversité de l’espèce n’a heureusement pas beaucoup diminué.      

    Un autre phénomène s’est produit pendant la même période : l’urbanisation. 80 % des humains vivent aujourd’hui dans des villes, donc loin de la nature, loin des animaux, loin des chevaux. Ce qui a eu pour résultat une méconnaissance du comportement animal. Cette ignorance explique en partie le fait que ceux qui parlent le plus fort du mal-être ou du bien-être animal – généralement des citadins – ne sont pas ceux qui les connaissent le mieux

    Th. Segard"Il y a, toutefois, quelque chose de positif dans ces campagnes animalistes, même lorsqu’elles frisent l’absurde : c’est qu’elles obligent à réfléchir à la nature des relations que l’homme doit entretenir avec l’animal."

    Pour vous, la menace qui pèse sur l’espèce équine viendrait, en 2020, des animalistes et antispécistes. En quoi cela va-t-il tuer le cheval ?

    Oui, si l’on pousse le raisonnement animaliste jusqu’au bout, qui dénonce l’emploi du cheval (et bientôt du chien) comme étant une sorte de mise en esclavage, cela va nécessairement déboucher sur la disparition des espèces domestiques : pourquoi les éleveurs continueraient-ils à produire des animaux qu’on ne pourrait plus posséder ?

    Cette perspective ne paraît pas émouvoir les antispécistes, qui semblent préférer la disparition d’une espèce à son emploi. Là encore, je crois que ce qui explique ce genre d’impasse, d’appauvrissement biologique et culturel, c’est l’ignorance, la méconnaissance des désirs réels des animaux… et des hommes – qui ont mutuellement besoin les uns des autres.

    Il y a, toutefois, quelque chose de positif dans ces campagnes animalistes, même lorsqu’elles frisent l’absurde : c’est qu’elles obligent à réfléchir à la nature des relations que l’homme doit entretenir avec l’animal. Et, au passage, à veiller à la nécessaire amélioration des conditions de l’entretien et l’emploi des bêtes dont on a la garde. Il y a dans ce domaine, c’est vrai, bien des progrès à faire !

    Pour survivre, le cheval doit-il devenir un animal de compagnie comme le chien ?

    Ne serait-ce qu’à cause de son encombrement, le cheval ne pourra jamais être traité comme un chien ou un chat. Non, le cheval n’est pas un animal de compagnie. Comme il n’est plus un animal de travail ou de rapport, il faut bien convenir qu’il occupe une place à part.

    Le cheval peut-il exister sans l'homme ?

    Ce qui est probable, c’est que sans l’homme, le cheval serait une espèce éteinte aujourd’hui. Les derniers chevaux qu’on croyait sauvages (et dont on s’est récemment aperçu, grâce aux études génétiques, qu’ils étaient en fait des chevaux domestiques retournés à l’état sauvage) ont disparu à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe, non pas parce qu’ils avaient été décimés, comme les bisons, par les chasseurs et autres prédateurs, mais parce que l’espèce n’avait plus la capacité de vivre dans son milieu naturel.

    Il est bon de rappeler (et de se rappeler) que ce qui a sauvé le cheval de la totale extinction, c’est la domestication, c’est-à-dire non pas seulement l’asservissement, mais aussi la protection de l’homme. Il y a entre nos deux espèces un échange de bons procédés : j’assure ta protection (et ton bien-être), en contrepartie de quoi tu me rends quelques services.

    Parmi les services les plus importants que le cheval peut rendre aux hommes aujourd’hui, c’est de leur donner un contact avec le monde vivant, avec la partie animale de l’homme. Ceci constitue le message principal de mon livre ! Le cheval va aider l’homme à ne pas perdre, quels que soient les mécanisations, les procédés électroniques, la robotisation, le contact avec la nature. C’est vital.

    L’équitation s’est popularisée et surtout féminisée. La femme aurait-elle tué le cheval ?    

    Non ! Loin d’avoir « tué » le cheval, la femme l’a au contraire sauvé, en contribuant pour une très grande part à sa reconversion d’animal de travail, ou animal de rapport, en compagnon des loisirs et, plus récemment, en accompagnateur des techniques dites « de développement personnel ».

    Que ce soit dans les transports, l’agriculture ou l’armée, le cheval était l’affaire des messieurs. Ayant trouvé des joujoux plus performants (les camions, les tracteurs, les chars d’assaut), ces derniers ont lâchement laissé tomber le cheval. Ou, du moins, ils en ont enfin laissé l’accès aux dames, qui en étaient jusque-là tenues à distance : comme toutes les représentations du pouvoir ou de la richesse, le cheval était jalousement gardé par les mâles, qui en écartaient les femelles.

    Ayant enfin cette liberté, les femmes se sont engouffrées dans le secteur, au point d’y devenir majoritaires : 80 % des cavaliers, en France, sont des cavalières.   

    C’est plutôt une bonne affaire pour les chevaux, qui n’ont plus eu affaire à des cavaliers pour qui l’équitation était une épreuve de force, une rivalité entre eux et leur monture. Les femmes ont généralement plus de patience (et plus d’entêtement) que les hommes. Elles savent que les problèmes ne se résolvent pas par la force : c’est exactement ce qui convient dans une relation avec un cheval. De la douceur et de la patience.

    Vous écrivez que le malheur du cheval n'est pas dans le travail et que son bonheur n'est pas dans l'inemploi. Selon vous, c'est l'incompétence et l'ignorance qui sont la source des abus et maltraitances.

    Oui, il y a eu trop d’abus. Il faut réglementer, sanctionner, et surtout éduquer, car aujourd’hui la plupart des maltraitances sont dues à l’ignorance des besoins réels de l’animal. C’est en cela que les campagnes animalistes, même excessives, ont un côté positif : elles nous obligent à améliorer la bientraitance. J’aimerais qu’elles améliorent aussi la connaissance, la compétence – y compris, si possible, celle de certains animalistes qui, même animés des meilleures intentions, disent parfois beaucoup de bêtises, par ignorance.

    Aujourd'hui, existe-t-il un avenir pour le cheval ?

    C’est le cœur même du message que je cherche à faire passer dans mon petit livre, qui n’est pas qu’un cri d’alarme, mais aussi un cri d’espoir. Je suis persuadé que l’avenir de l’homme et l’avenir du cheval sont toujours liés. On ne peut pas rompre le pacte qui unit ces deux espèces depuis cinq ou six millénaires sans dégâts : l’homme ne peut pas nier sa propre animalité, ses propres besoins de relation avec le monde vivant – c’est-à-dire le monde réel – sa propre appartenance à un univers dont mécanisation, urbanisation et robotisation l’ont éloigné. Il y a réciprocité, complémentarité : c’est ce qui me rend optimiste, car si l’homme est l’avenir du cheval, le cheval est l’avenir de l’homme. On ne pourra se passer l’un de l’autre.

    Ce qui est en train d'arriver au cheval n'est-il que le début d'un mouvement qui nous verra, un jour, remettre en question notre rapport au chien que nous "utilisons" ? N'est-il pas le premier d'une longue liste d'espèces domestiques appelées à disparaître au nom du bien-être animal ?

    Oui, je tremble lorsque j’entends dire qu’on « exploite » les chiens en les « utilisant » pour aider les aveugles, sauver les sinistrés ou détecter les explosifs. C’est une erreur tragique de croire que l’activité, pour un animal, est une souffrance. C’est au contraire un besoin, une nécessité, qui contribuent à son équilibre et – oui ! – à son bien-être. Mais pour savoir ça, il faut avoir fréquenté de près les animaux, ce que n’ont pas fait tous ceux qui parlent en leur nom.

    Oui, l’homme a le devoir de loger, nourrir, soigner les animaux conformément à leurs besoins. Cela s’appelle le devoir de bientraitance. La bientraitance est la première condition du bien-être. Mais elle ne suffit pas : il faut aussi témoigner à son animal une certaine bienveillance. L’aimer, jouer, travailler avec lui en fait partie.

    Je m’étonne toujours de l’autorité avec laquelle certains hommes parlent de bien-être animal sans savoir même en quoi consiste réellement le bien-être humain.

     

    DRUn essai qui, loin d'être un cri d'alarme, est un souffle d'espoir en un avenir commun !

    Le cheval, c'est l'avenir, par Jean-Louis Gouraud, paru aux éditions Actes Sud, 8 euros

     


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