Journée mondiale des intelligences animales

Les animaux ne sont pas juste sensibles : ils sont sentients


  • Les animaux ne sont pas juste sensibles : ils sont sentientsPhoto : Shutterstock
  • Bons plans/ Événements

    On ne le dira jamais assez : les mots ont un réel impact sur notre façon d’envisager les choses. Le terme d’être “sensible” ne traduisant pas la subjectivité et le besoin d’épanouissement des animaux, la sémioticienne Astrid Guillaume présentera demain, à l’occasion de la journée mondiale des intelligences animales, le terme de “sentience”...

    Sémiotique = sciences des systèmes de signes qui assurent et permettent une communication.

     

    Animaux-online : Astrid Guillaume, vous interviendrez au cours de la Journée mondiale des intelligences animales à travers le prisme du langage... Qu’allez-vous nous faire découvrir exactement ?

    Astrid Guillaume : Que les mots sont essentiels pour comprendre de quoi on cause ! C'est vrai dans tous les domaines : en politique, en droit, en histoire, en psychologie, tout passe par les mots. Ils ont un sens, voire plusieurs sens, qui évoluent en fonction des époques et des contextes. Nommer les choses et les actions, c'est les faire exister pleinement. Ne pas les nommer, c'est les ignorer. Or, il manque des mots dans l'univers animalier ; et les mots absents génèrent des maux.

    Être conscient que les animaux se parlent et nous parlent, expriment des émotions, ont des souvenirs plaisants ou non, gardent des traumatismes en eux n'est pas faire acte d'anthropomorphisme : c'est être au courant des travaux des éthologues de ces dernières années. Qualifier lexicalement, sémantiquement ce que disent les animaux, comprendre la richesse et la grande variété de leurs zoolangages, c'est les comprendre et interagir plus harmonieusement avec eux. C'est leur apporter plus de respect et les considérer comme des êtres intelligents, communicants et sentients.

    Lexique = Ensemble des unités significatives formant la langue d'une communauté.
    Sémantique = Étude du sens de ces unités linguistiques et de leurs combinaisons.

    Zoolangage = système structuré de signes non verbaux remplissant une fonction de communication dans les sphères animalières.
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    A.-O. : Grâce à vos travaux notamment, le terme “sentience” est entré dans le Larousse l’année dernière… Que signifie-t-il et quelles seraient les prochaines étapes de sa reconnaissance ?

    A. G. : Le terme “sentience” n’existait pas en français car de mauvaises traductions l’ont confondu avec “sensible”, un mot très polysémique. Pourtant, la sensibilité a un autre sens que la sentience : on est sensible à la musique, au chaud et au froid, à l'acidité. Alors que, quand on est sentient, on éprouve des émotions et on s'en souvient. Les deux mots n'ont pas le même sens, il était donc indispensable d’ajouter “sentience” au dictionnaire pour parler plus précisément, et donc être plus efficace scientifiquement et sociétalement.

    Sensibilité = Aptitude d'un organisme à réagir à des excitations externes ou internes.
    Sentience = Pour un être vivant, capacité à ressentir les émotions, la douleur, le bien-être, etc., et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie.

    Polysémie = Propriété d'un terme qui présente plusieurs sens.

    Un être sentient a besoin de bien plus que d'être seulement nourri et sorti et de ne pas avoir froid ou trop chaud : un être sentient a besoin de s'épanouir et d'être heureux. Le prendre en compte, c’est travailler autrement à leur meilleur épanouissement à nos côtés. Être conscient de leur sentience et la nommer, c’est mieux les respecter. En éduquant chercheurs, citoyens et enfants à utiliser les bons mots et à automatiser les bons gestes, nous progresserons plus vite sur le chemin du respect des animaux.

     

    A.-O. : Un dernier mot pour nos lecteurs et lectrices ?

    A. G. : Vos lecteurs et lectrices sont déjà des personnes très respectueuses des animaux, ils sont, j'en suis sûre, déjà très convaincus que leurs animaux de compagnie pensent, rêvent, parlent et interagissent avec eux intelligemment. Durant des siècles, penser cela n'était pas acceptable. Pour ma part, j'ai toujours été persuadée que nous pouvions échanger avec eux et eux avec nous dans un rapport de respect et d'égalité. C'est ce que j'appelle une relation humanimalisante.

    L'humanimalisme est un humanisme qui respecte toutes les formes d'altérités culturelles, toutes les intelligences animalières et qui cherche à comprendre les zoolangages. Cohabiter respectueusement avec le vivant, développer dès l'école primaire une éthique du vivant pour que les animaux s'épanouissent à nos côtés, voilà ce qui m'est cher, voilà ce que nous devons viser, chacun à son échelle, chacun avec ses moyens. Travaillons toutes et tous ensemble pour que les animaux qui nous entourent s'épanouissent et s'enrichissent à notre contact.

     

    “Sensibilité, conscience, sentience : nuances sémantiques” par Astrid Guillaume
    Samedi 6 février, de 12 h à 12 h 45
    — Journée mondiale des intelligences animales
    > en direct puis en streaming sur la chaîne YouTube de la Cité des sciences
    Astrid Guillaume
    Sémioticienne à la Sorbonne Université, Astrid Guillaume scrute les signes, symboles et mots au cœur des cultures humaines et animalières. Elle a fondé la Société française de zoosémiotique (SfZ) pour étudier les zoolangages à travers différentes sciences, dont les séminaires sont ouverts à toutes et à tous.
    > son livre : Faire sens, faire science , paru en janvier 2020 aux éditions ISTE.
    > son site web : astrid-guillaume.fr
    > le site web de 
    la SfZ : societefrancaisedezoosemiotique.fr