Le nasique, cet étrange primate...


  • Le nasique, cet étrange primate...Photo : Alain Mafart-Renodier/Naturagency
  • Faune sauvage

    Sur l’île de Bornéo, dans ce qu’il subsiste de mangroves encore intactes, vit un étrange primate, le nasique. Dès qu’on l’aperçoit, on comprend facilement d’où il tient son nom. Si beaucoup le trouvent vraiment trop vilain, d’autres soulignent l’originalité de son faciès pas comme les autres…

    En l’observant volant de branche en branche tel un acrobate, on ne se doute pas que le très original Nasalis larvatus est en sursis comme son lointain cousin l’orang-outan, habitant lui aussi l’île de Bornéo. Inféodée au milieu forestier et endémique de l’île, l’espèce assiste impuissante à l’atrophie et à la fragmentation galopante des forêts ravagées par les incendies (souvent volontaires) et la déforestation au profit des cultures de palmiers. À côté, le crocodile, que le nasique affronte en plongeant de plusieurs mètres dans des cours d’eau pour les traverser à la nage, est un danger bien moins grand ! Classée par l’UICN* en danger d’extinction, cette espèce de la famille des cercopithécidés ne peut espérer survivre que par la volonté de l’homme. Saurons-nous préserver et même régénérer ce qui reste de son habitat originel pour qu’elle continue de participer à cette biodiversité qui nous est fondamentalement indispensable ?

    * Union internationale pour la conservation de la nature.

    Un primate multiterrain

     Alain Mafart-Renodier/Naturagency

    Le nasique est un singe de belle taille : entre 55 et 75 centimètres selon le sexe, multipliés par deux si l’on inclut la queue non préhensile, caractéristique des colobinés, la sous-famille de singes de l’ancien monde à laquelle il appartient (espèces d’Afrique et d’Asie). Sa fourrure forme sur son dos un genre de pèlerine roussâtre, son ventre est nettement plus clair, sa tête est chapeautée d’une calotte rousse, ses membres sont gris, et les poils de chaque côté de son visage forment des sortes de favoris.

    Sur l’île de Bornéo, le nasique privilégie les zones forestières humides, qu’il s’agisse de mangroves côtières, de zones ripariennes (longeant un cours d’eau) ou de tourbières. Il se déplace aisément dans la canopée en faisant des bonds de branche en branche, chutant parfois lourdement sur le sol lorsqu’une branche morte cède sous son poids, comme en témoignent les traces de lésions découvertes sur bon nombre d’individus. Lorsque le couvert végétal ne lui permet pas de franchir un cours d’eau par la voie des airs, il n’hésite pas à le traverser à la nage, où il excelle. S’éloignant rarement à plus d’un kilomètre d’un cours d’eau, il ne s’aventure guère à des hauteurs dépassant 200 mètres. Le singe vit en groupe de 15 à 30 individus liés par une organisation sociale complexe, dont des groupes composés uniquement de mâles, réunissant des spécimens de tous les âges.

    Le Cyrano du monde simien

    Alain Mafart-Renodier/Naturagency

    Chez les nasiques, c’est le nez qui distingue, d’abord, les mâles des femelles. Affichant des proportions convenables, avec une pointe retroussée, l’appendice nasal de ces dames (notre photo ci-dessus) est certes un peu étrange, mais sans plus. Rien à voir avec l’organe des messieurs avec lequel la nature s’est montrée fort généreuse ! Énorme, « péninsulaire », son nez est plus proche de la patate que de la trompette. Comble de la démesure, il devient rouge écarlate et gonfle lorsque le nasique est en colère ou lors des parades nuptiales. Et qu’un jeune mâle nasique n’espère pas pouvoir cacher cet appendice singulier car le « tarin » en question ne cesse de grandir pendant toute la vie de l’animal.

    Si, au regard de nos critères humains, le malheureux semble avoir été bien mal loti par la nature, la réalité est tout autre. Des scientifiques ont en effet démontré qu’il existait une corrélation entre la taille du nez, le poids de l’individu et le volume de ses testicules ! Autant dire que plus le nez est gros, plus son propriétaire a de chance de séduire car, pour ces dames, cette difformité est un indicateur visuel du potentiel reproducteur du mâle et de son rang social. À croire qu’Edmond Rostand, l’auteur de Cyrano de Bergerac, s’est inspiré du nasique…

    Le nouveau visage de Bornéo

    Le territoire de l’île est partagé entre trois États : l’Indonésie, la Malaisie et Brunei. Ce dernier a pu sauvegarder l’essentiel de ses forêts originelles car son économie repose majoritairement sur l’industrie pétrolière. Mais, pour les deux autres pays, 40 ans d’intervention humaine ont suffi à éradiquer 80 % de l’une des plus riches forêts primaires de la planète, causant une perte considérable en termes de biodiversité.

    Comme la plupart des pays du monde, l’Indonésie et la Malaisie ont été confrontées au problème extrêmement complexe du développement et de la modernité. Jusqu’à une période relativement récente, le besoin de croissance a anesthésié la prise de conscience des risques qu’il y avait à détruire massivement les espaces naturels. L’île magique du milieu du siècle dernier laisse désormais place à un territoire strié de pistes et planté, entre autres, de centaines de milliers d’hectares de palmiers à huile, présente dans une impressionnante liste de produits consommés massivement.

    La culture des palmiers nécessite l’emploi d’engrais qui accélèrent leur croissance et de pesticides qui limitent le développement des plantes sur le sol, ce qui facilite l’accès aux arbres pour la récolte des fruits ; autant de traitements qui engendrent une importante pollution du sol et des eaux. Il est par ailleurs actuellement admis que la transformation radicale et rapide du biotope de l’île peut accélérer le dérèglement climatique régional. À moins que les nombreux efforts de régulation que l’on voit fleurir actuellement permettent de mettre en place des protocoles de développement moins néfastes et assurent la sauvegarde et même la défragmentation des poches naturelles restantes…

    Le planteur forestier

     Alain Mafart-Renodier/Naturagency

    Le nasique se nourrit essentiellement de feuilles, de fruits, de graines et de fleurs, mais peut à l’occasion manger des insectes. À l’instar des ruminants, le nasique possède un estomac à chambres multiples. Mais chez lui, pas de rumination, ce sont de puissantes bactéries et des enzymes qui assurent la digestion. La dissociation des végétaux dans les poches produit une forte fermentation qui distend son estomac, lui donnant ce gros ventre caractéristique. Son système digestif est cependant fragile et l’ingestion de fruits mûrs qui ne font pas partie de sa diète usuelle peut lui être fatal. Des études récentes ont montré que le nasique participe activement à la régénération des forêts de son biotope en dispersant des graines non assimilées qu’il évacue dans ses excréments. Ces graines ont une très bonne capacité de germination car le passage par le système digestif de ce primate ramollit leur membrane extérieure sans les détruire, leur permettant un développement plus facile une fois déposées au sol.

    L’homme, la menace suprême

     Alain Mafart-Renodier/Naturagency

    Nasalis larvatus est convoité par plusieurs prédateurs comme la panthère nébuleuse, capable de le dénicher dans les arbres. Dans l’eau, ce sont les crocodiles qui sont une menace, dont le très rare faux-gavial de Malaisie, qui se projette hors de l’eau pour saisir un singe installé sur des branches basses. Ponctuellement, le python et même certains aigles prélèvent des petits qui ont échappé à la vigilance des adultes. Mais le plus terrible adversaire reste l’homme. Ce dernier est directement responsable de la diminution de plus de 50 % de l’espèce en une quarantaine d’années, en raison essentiellement de la suppression ou de la dégradation de son habitat. Devant une telle catastrophe, de nombreux acteurs locaux et étrangers travaillent pour contrer cette dispa­rition programmée, notamment en régénérant les forêts qui peuvent l’être par des plantations d’espèces adaptées à la vie de ces primates.


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