Le Pantanal, paradis des jaguars


  • Le Pantanal, paradis des jaguarsPhoto : Stephan Bonneau
  • Faune sauvage/ Mammifères terrestres

    Vaste comme un tiers de la France, et noyé à 80% pendant 4 mois, le Pantanal est la plus grande zone humide de la planète. Parfaitement adapté à ce milieu entre terre et eau, le jaguar y règne en maître, prédateur suprême d’une biodiversité unique au monde. Pour combien de temps ?

    Localisée pour l’essentiel au sud-ouest du Brésil, la plaine alluviale du Pantanal s’étend sur 140 000 km². Elle offre un spectacle unique de forêts galeries et terrestres, de lacs pérennes, d’étendues d’herbe périodiquement recouvertes d’eau, et tout un réseau ramifié de rivières plus ou moins larges et profondes. L’ensemble constitue un paradis de biodiversité, aussi vital que l’Amazonie pour l’équilibre de la terre. Dans cet espace de prairies et savanes inondées, à la flore et faune luxuriantes, 187 800 hectares ont été sanctuarisés en « Aire de Conservation », inscrite depuis l’an 2000 sur la liste des espaces naturels du Patrimoine Mondial de l’Unesco.

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    C’est là que règne le jaguar, le mammifère le plus emblématique de cette partie du monde. Sans doute aussi l’un des plus mystérieux. Vers la fin des années 70, les docteurs Schaller et Quigley, membres de l’association « Panthera », ont entrepris la première étude sur les jaguars dans le Pantanal brésilien. Ils ont équipé certains spécimens de colliers émetteurs afin de percer les mystères du troisième plus grand félin du monde, après le tigre et le lion. Sa population a été estimée en 2004 entre 5320 et 7000 individus. L’interdiction de sa chasse depuis 1979 a permis la stabilisation de ses effectifs. Pourtant l’avenir du jaguar n’est pas assuré, car les rivalités entre l’homme et la bête pour l’exploitation de la région restent vives. La conversion des paysans éleveurs à l’écotourisme, comme source de revenus substantiels, reste, dans ce contexte, une des meilleures voies d’évolution.

    Un athlète puissant

    Le jaguar n’est que le troisième félin du monde par sa taille. Derrière le géant qu’est le tigre et le roi majestueux qu’est le lion, il ne mesure « que » 112 à 185 cm sans sa queue. Pourtant, sa tête ronde, ses oreilles petites, ses pattes courtes et musclées lui sculptent une silhouette bien plus trapue que du léopard, son cousin, tacheté comme lui, avec lequel il est souvent confondu.

    Stephan Bonneau

    Mais le plus puissant, chez le jaguar, c’est sa mâchoire. Sa force de serrage est telle qu’elle permet à ses dents de traverser la carapace des tortues ou le crâne des caïmans, communs à son menu, en développant une pression de 450 kg/cm2.

    Si les mensurations de ce félin varient selon son aire géographique, avec un poids moyen de 55 kg pour les mâles et 36 kg pour les femelles, elles atteignent leur apogée dans la région de Pantanal brésilien, où des records de 136 kg, proches du poids d’une tigresse, ont pu être recensés ! A l’inverse, une étude menée dans la réserve mexicaine de biosphère de Chamela-Cuixmala, a révélé des individus de seulement 30 à 50 kg, tout comme au Honduras où le jaguar est plus proche du modeste puma.

    Des amours sauvages

    Habitant des zones tropicales, le jaguar n’a pas de période de reproduction précise, mais les naissances ont lieu malgré tout plutôt hors saison des pluies. Le mâle identifie les femelles en chaleurs grâce à son odorat qui « lit » dans leurs urines leur réceptivité potentielle. Pendant une courte période, ces solitaires vont alors vivre ensemble et s’accoupler fréquemment, alternant séduction et violents affrontements. En effet, la copulation étant, comme chez les chats, particulièrement douloureuse pour la femelle (dont l’ovulation dépend de cette douleur), cette dernière, sitôt l’acte accompli, tente d’agresser son partenaire. Le mâle tient donc fermement sa belle à la nuque, par les crocs, pour que le coït puisse se réaliser, puis se dégage rapidement, se protégeant des coups de griffes et de dents.

    Stephan Bonneau

    La gestation dure généralement de 98 à 109 jours, à l’issue de laquelle naissent, le plus souvent, deux petits. Bien que le sevrage commence au bout de 22 semaines, ils resteront avec leur mère jusqu’à l’âge de 2 ans, après quoi ils partent en quête de leur propre territoire. Il leur faudra encore attendre leur troisième, voire quatrième année avant de pouvoir, à leur tour, se reproduire.

    Des taches comme carte d'identité

    Avec un pelage jaune, parsemé de taches noires sur la tête et les pattes, formant des ocelles tachetés en leur centre, sur le dos et les flancs, le jaguar se fond admirablement dans le sous-bois sombre transpercé de touches de lumière. Tout comme chez le tigre, la fourrure s’éclaircit au niveau de la face interne des membres, du ventre, de la gorge et des joues. Une rangée de taches court tout au long du dos, dessinant parfois une ligne continue, et la répartition de toutes ces marques sur le pelage est totalement différente d’un individu à l’autre.

    Constante tout au long de la vie du félin, cette « cartographie » de spots sombres transforme ainsi l’ensemble du pelage en une carte d’identité, lisible de loin. C’est à l’observation de la face que le décodage est le plus efficace, et tout particulièrement au niveau du front, qui à lui seul détient toutes les informations identitaires. Grâce à elle, à l’aide de jumelles ou de caméras-pièges, les biologistes peuvent suivre les animaux sur un territoire d’étude. Comme pour la panthère (Panthera pardus), les jaguars "noirs" possèdent des rosettes parfaitement visibles sur le pelage sous certaines incidences de lumière.

    Stephan Bonneau

    Au Pantanal, l’association « Jaguar Identification Project », en partenariat avec « Panthera Brazil », propose aux touristes d’enrichir la base de données iconograhiques en les invitant à donner leurs propres prises de vues à info@jaguaridproject.com. Cette démarche d’identification, non invasive, permet aussi d’inciter les visiteurs, ainsi que les agences de tourisme, à s’inscrire dans une démarche éco-responsable, la moins dérangeante possible pour la faune locale, jaguars y compris.

    Le suivi dans le temps des individus ainsi identifiés permet de vérifier leur longévité, qui peut atteindre de 11 à 12 ans, contre 20 en captivité. Malheureusement, près de 50 % d’entre eux meurent avant l’âge de 2 ans, de maladie, d’interactions avec les d’autres prédateurs, ou encore du braconnage.

    Pour vivre heureux, vivons en forêt

    Le territoire du jaguar, de nature plutôt solitaire en dehors de la saison des amours, s’étend sur une superficie de 25 à 38 km² pour une femelle et jusqu’au double pour un mâle, qui recouvre généralement deux à trois territoires de femelles. Dans les situations les plus favorables, la démographie de cet animal peut atteindre un individu pour 15 km2. Principalement nocturne, actif au crépuscule et à l’aube, il passe le plus clair de son temps à l’ombre sous une épaisse végétation, près des berges, voire dans les arbres. En effet, persécuté depuis fort longtemps, il a su trouver refuge dans les milieux sylvestres denses où il s’avère particulièrement doué pour grimper le long des troncs.

    Stephan Bonneau

    Chassé pour sa fourrure jusque dans les années 60, et en conflit avec les agriculteurs à la démographie galopante, il a longtemps souffert d’une persécution directe, et du morcellement de son habitat. Privé par l’homme de ses proies habituelles, tenté par la prédation facile des troupeaux et d’un naturel peu craintif vis à vis des humains, contrairement au discret puma, il a vu ses populations décroitre partout, en dehors de la forêt amazonienne.

    Les mâles ayant plus tendance à voyager que les femelles, parcourent des distances pouvant atteindre 800 km, et contribuent ainsi à un brassage génétique chez une espèce ne comportant aucune sous-espèce. Les corridors de communication entre les espaces protégés sont donc d’une extrême importance pour enrayer ce déclin, et le « Jaguar Corridor Initiative » tente de préserver les voies de passages entre les populations existantes de jaguars.

    Un chasseur opportuniste

    Principalement carnivore, ce chasseur solitaire est un opportuniste qui se nourrit en fonction des proies disponibles sur son territoire. Ongulés divers, tels que tapirs, pécaris ou cerfs des marais, mais aussi gros rongeurs comme les cabiais, tatous, voire grands serpents constricteurs et caïmans, figurent ainsi à son menu, selon le milieu fréquenté. Chasseur, bien sûr, mais aussi pêcheur, le jaguar n’hésite pas à attraper du poisson à l’aide de sa patte avant, ou de s’attaquer aux tortues.

    STEPHAN BONNEAU

    Le jaguar opère par surprise à partir d’un endroit caché, souvent en arpentant les rives des cours d’eau. Il étouffe sa victime par une morsure à la gorge ou encore la tue instantanément en perçant l’arrière du crâne avec ses canines. Une fois la victime vaincue, elle est traînée dans un endroit isolé pour être mangée.


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