Comment expliquer les meurtres d’animaux ?


  • Comment expliquer les meurtres d’animaux ?Photo : Shuterstock
  • Protection/ Maltraitance

    Laurent Bègue-Shankland, Université Grenoble Alpes (UGA)

    C’est un véritable outrage moral que suscite la série de mutilations de chevaux qui se produit en France depuis le début de l’année.

    Ces faits sordides ont engendré la propagation d’hypothèses hors du commun, comme celle d’une emprise sectaire des auteurs ou de liturgies sataniques. À l’exemple d’autres pays confrontés à des séquences de thériocides (ou meurtres d’animaux), comme des exécutions de chats autour de Londres durant les années 90 (finalement expliquées par des accidents de la route et des prédateurs) ou de chevaux en Angleterre ou en Allemagne, les hypothèses les plus variées ont percé.

    Dans ces circonstances énigmatiques et confuses, il est utile de faire le point sur quelques connaissances fondamentales issues de la criminologie contemporaine pour éclairer ces conduites.

    On peut, pour simplifier, regrouper les causes de ces violences en deux grandes catégories : les perturbations psychologiques individuelles, chroniques ou transitoires, et les normes culturelles.

    Symptôme d’une souffrance psychique

    Les conduites cruelles envers les animaux telles que la criminologie ou la psychiatrie les ont décryptées depuis les années 60 ont été le plus souvent conçues comme résultant de déficits psychiatriques ou neurologiques.

    Par exemple, l’un des premiers modèles psychiatriques, la triade de Mc Donald, suggérait que la cruauté envers les animaux allait de pair avec l’énurésie (le fait d’uriner dans son sommeil après l’âge de 5 ans) et la pyromanie, et s’avérait prédictive de violences graves commises sur des humains.

    Selon des sources policières, certains tueurs en série se distinguaient même par le fait qu’ils découpaient en morceaux des animaux en peluche durant leur enfance avant de martyriser de petits animaux vivants quelques années plus tard…

    Les fragilités psychologiques des auteurs de violence envers les animaux ont également été récemment vérifiées en France dans une étude que j’ai menée auprès d’un large échantillon d’adolescents.

    Ceux-ci sont apparus plus anxieux et dépressifs, avaient des liens sociaux plus ténus avec leur entourage, et étaient davantage auteurs de harcèlement scolaire.

    Chez les adultes, une vaste étude épidémiologique menée aux États-Unis par Michael Vaughn auprès de 42 000 participants indiquait que ceux ayant commis des violences envers les animaux avaient plus souvent des troubles obsessionnels compulsifs ou des addictions au jeu ou à l’alcool.

    D’autres travaux ont complété le tableau, pointant ici la psychopathie ou le narcissisme, là les déficits empathiques.

    Mais les troubles psychiatriques ne sont pas une condition nécessaire pour massacrer des animaux.

    Frustration et provocations nourrissent la violence

    Selon une théorie cardinale en criminologie, la théorie de la tension, le risque de violence envers des animaux ou des humains croit dès qu’un individu se trouve dans d’impossibilité d’atteindre un but désiré, qu’une chose qu’il valorise particulièrement lui est retirée ou qu’il subit une expérience intensément déplaisante (frustration, provocation).

    Par exemple, les élèves qui font l’expérience de fortes frustrations scolaires, qui éprouvent un sentiment d’injustice vis-à-vis des autorités ou qui sont victimes de harcèlement commettent davantage d’actes de cruauté envers des animaux.

    De manière plus occasionnelle, lorsqu’un animal endommage des biens, provoque des blessures ou représente une source d’irritation, celui-ci peut subir des sévices en retour. Les animaux sont également victimes d’un déplacement de l’agression quand l’individu n’a pas la possibilité de manifester son hostilité directement à une source de frustration qu’il craint ou ne peut atteindre.

    Chien triste derrière une cage
    Les études montrent que les sévices à l’encontre d’un animal relèvent souvent d’un déplacement de l’agression. Pixabay, CC BY

     

    Par exemple, après une entrevue défavorable avec un supérieur hiérarchique, l’individu donne des coups de pied à son chien qui l’importune.

    Dans cette veine, le criminologue Piers Beirne a évoqué des cas d’actes de cruautés commis par des personnes en charge des chevaux et qui s’en prenaient indirectement à leurs propriétaires en blessant leurs animaux par vengeance de classe ou hostilité personnelle.

    Enfin, on peut ajouter que l’expérience d’une menace matérielle ou physique peut également déclencher des conduites violentes. Par exemple, les 20 000 morts annuelles qui sont dues aux morsures de serpents dans le monde concourent peu à traiter les reptiles avec indulgence.

    Les espèces qui compromettent les récoltes ou l’élevage, sitôt placées (légitimement ou non) dans la catégorie des animaux « nuisibles » ou « dangereux », peuvent déchaîner des mesures coercitives et létales qui, si elles ne sont pas sadiques, ont tout de la cruauté par leurs effets sur les victimes animales.

    Des animaux sacrifiés pour le 7 art

    Il pourrait être confortable de croire que l’élucidation des actes de cruauté est terminée une fois pris en compte les désordres psychologiques et les pertes de contrôle occasionnelles résultant de frustrations ou de menaces, ou lorsqu’est invoquée la défense de ses biens matériels ou de sa propre vie.

    Or, une autre ligne explicative souligne que la cruauté envers les animaux n’est pas seulement le fait de personnes déviantes ou de circonstances exceptionnelles mais est structurelle et inhérente aux pratiques historiques d’exploitation des animaux.

    Retenons ainsi l’exemple du cinéma.

    Scène de Ben Hur
    Le film culte Ben Hur (1959) a été un massacre du point de vue des animaux : 100 chevaux ont trouvé la mort. Metro-Goldwyn-Mayer/Wikimedia

     

    Bien avant que le label « aucun animal n’a été blessé pendant le tournage » n’apparaisse durant le générique des films (parfois trompeusement), le 7e art a fait s’écraser au sol des chevaux jetés du haut d’une falaise, décapité des singes, massacré des lapins et même électrocuté un éléphant sans autre finalité que le divertissement.

    En 2013 le journal Le Matin rapportait ainsi que plus de « vingt moutons ou chèvres sont morts pour le « Hobbit » de Peter Jackson ».

    Film The Hobbit de Peter Jackson, 2012
    Pour le film The Hobbit, de nombreux animaux ont été maltraités, beaucoup sont morts. Allociné

     

    L’importance des événements de maltraitance dans le contexte de l’industrie du loisir – ce sujet pourrait être étendu à la question des combats de chiens ou de coq, ou de la corrida, qui tue 40 000 taureaux chaque année eu Europe, et dont l’on tranche l’oreille comme aux chevaux actuellement martyrisés en France – oblige à considérer sous un autre angle la cruauté envers les animaux.

    Une acculturation sociale fondée sur le mépris des animaux

    Cette cruauté, alors, ne relève foncièrement pas d’une psychopathologie individuelle, et ne résulte pas plus de frustrations ou de circonstances menaçantes.

    Elle représente simplement la conséquence d’une acculturation sociale au mépris des animaux (que l’on appelle la misothérie), héritage persistant de l’anthropocentrisme chrétien et de l’humanisme métaphysique.

    La place subordonnée qui leur est réservée et les traitements qu’il est légitime de leur faire subir ou non sont appris durant la socialisation des individus, par exemple par l’exposition à des exemples directs. Ainsi, les enfants témoins de violence commises envers des animaux sont 3 à 8 fois plus enclins à les maltraiter par la suite.

    Des mécanismes de mimétisme font donc partie des causes qui peuvent être raisonnablement invoquées dans le cas des vagues de mutilations.

    On peut ajouter que l’immersion dans des discours quotidiens (dans la famille, à l’école, dans les médias) et des pratiques instituées qui dénotent de multiples manières le rang subalterne accordé aux animaux et les représentations fausses les concernant contribuent à éroder la valeur qui leur est attribuée.

    Cet ethos spéciste trace ainsi les limites indélébiles de l’empathie, dressant et justifiant des frontières infranchissables entre le monde humain et le monde animal, tout en imprimant entre ces derniers une hiérarchie selon leur proximité évolutive avec les humains ou en fonction des charges matérielles ou affectives dans lesquelles ils sont confinés.

    Le poids de la valeur attribuée aux animaux

    Cette considération sélective est illustrée dans une étude de Scott Plous, de l’université de Wesleyan.

    Ce chercheur a constaté que des participants auxquels l’on montrait des films d’animaux en train de souffrir éprouvaient d’autant moins de stress physiologique (évalué au moyen d’une mesure de l’humidité de la peau) que ceux-ci étaient phylogénétiquement éloignés des humains c’est-à-dire placés plus ou moins loin dans le système de classification des êtres vivants.

    Une telle destitution morale des animaux n’est pas indépendante des cruautés commises envers eux.

    Dans l’étude réalisée en France et qui portait sur 12500 adolescents, ceux-ci devaient se prononcer sur la valeur des animaux par rapport à celles des êtres humains.

    On leur demandait également s’ils étaient favorables à ce que l’on sacrifie des souris et des rats pour la recherche scientifique ou s’il était acceptable de faire souffrir des animaux durant des expériences ayant pour but de soigner des maladies.

    Les réponses à toutes ces questions étaient statistiquement prédictives du nombre d’actes de cruauté commis par les adolescents.

    Ce lien était robuste et indépendant du sexe, de l’âge et de nombreuses autres variables psychologiques mesurées dans l’étude. Fait intéressant, les adolescents qui étaient le plus intégrés au monde scolaire adhéraient légèrement davantage que les autres à une représentation spéciste, ce qui confirme qu’elle participe aujourd’hui d’une vision du monde qui n’est pas socialement inadaptée.

    On a cité plus haut l’exemple du cinéma pour illustrer l’existence de cruautés inhérentes à des pratiques pourtant socialement légitimes.

    Il existe bien d’autres sphères d’activité humaine dans lesquelles les cruautés font le quotidien des animaux, sont commises par des personnes ordinaires et sont institutionnalisées, voire industrialisées.

    Résumons simplement en rappelant que les cruautés commises sur des animaux relèvent dans certains cas de perturbations individuelles ou de circonstances particulières. Cependant, bon nombre des conduites cruelles touchant les animaux sont systémiques et exercées sans malignité particulière de la part de leurs auteurs, qui les commettent avec l’assurance d’avoir affaire à des êtres inférieurs et de ne faire que leur métier.

    Laurent Bègue-Shankland, Professeur de psychologie sociale, Membre de l'Institut universitaire de France (IUF), Directeur de la MSH Alpes (CNRS/UGA), Université Grenoble Alpes (UGA)

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


    Autres articles à lire

  • Vidéo L214 : enquête pour actes de cruauté sur des veaux

    ProtectionUn homme a été placé en garde à vue dans l'ouest de la France, soupçonné de cruauté envers des veaux en transit battus à coups de pied et de bâton, suite aux images enregistrées par l’association L214.

    03 Mai 2019
  • Une fédération pour sauver les lévriers

    ProtectionLe Crel, association de protection des lévriers créée en 2009, vient de changer de statut pour devenir une fédération. Vingt associations françaises et espagnoles (et une slovène) l’ont déjà rejoint. L’objectif est désormais de travailler sur un plan politique et médiatique afin de combattre les tortures infligées aux lévriers en Europe.

    12 Octobre 2018
  • Disparition du chat Cookie, victime d’une double défenestration

    ProtectionLe chat, jeté à deux reprises d’un immeuble par son ancien propriétaire, est finalement décédé, nous apprend l’association qui l’avait recueilli et soigné. Elle se bat pour que le cas de Cookie soit porté devant un tribunal.

    18 Mai 2018
  • L'ours Mischa est mort dans le refuge qui l'avait accueilli

    ProtectionL'ours Mischa, très malade et placé en septembre dans le zoo-refuge La Tanière (28) après l'intervention d'Elisabeth Borne qui avait interdit ses représentations dans des spectacles, est mort le 12 novembre. Des examens ont révélé de nombreuses tumeurs dans tout son corps et, trop faible, il ne s'est pas réveillé de l'anesthésie...

    13 Novembre 2019
  • Témoins de maltraitance animale pendant le confinement, que faire ?

    ProtectionConfinement ou pas, les autorités et les associations de protection animale continuent évidemment d'intervenir sur les actes de cruauté animale. Si vous pensez qu'un animal est en danger, faites un signalement.

    24 Avril 2020
  • Défense de l’animal lance une campagne choc contre la maltraitance

    ProtectionLa confédération nationale Défense de l’animal veut faire entendre sa voix – et celle de ses 270 associations membres – pour l'aggravation de la sanction pénale, l'amélioration de la condition de l'animal victime et le suivi de la peine d’interdiction de détenir un animal. Affiches chocs, pétitions, vidéos… la nouvelle campagne est lancée.

    20 Novembre 2019
  • Australie : les courses de lévriers interdites en juillet 2017

    ProtectionUne enquête du gouvernement a mené à l’interdiction, d'ici à l’été prochain, des courses de lévriers dans l’État de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie. Elle dénonce de mauvais traitements tant sur les lévriers que sur les leurres vivants qu’ils doivent poursuivre.

    16 Septembre 2016
  • Djerba : massacre d’une cruauté sans nom dans un refuge

    ProtectionLe refuge Terrabella à Djerba est en train de vivre un cauchemar. Tiziana Gamannossi, effondrée de chagrin, montre en vidéo l’état dans lequel elle a trouvé les lieux ce mercredi 22 juillet. Ce sont des dizaines de cadavres de chiens et de chiots massacrés qui jonchent le sol, les locaux totalement saccagés.

    23 Juillet 2020
  • Actes de cruauté : que se passe-t-il dans la tête des adolescents ?

    ProtectionUne nouvelle étude scientifique inédite, menée en France, s’intéresse aux jeunes auteurs d'actes de cruauté envers les animaux. Sont-ils nombreux ? Ont-ils des fragilités psychologiques ? Comment se considèrent-ils par rapport aux animaux ? Les résultats sont passionnants.

    21 Août 2020
  • Le zoo-refuge de La Tanière au secours de l’ours Mischa

    ProtectionAprès la diffusion de vidéos de l’ours Mischa – utilisé dans des spectacles par la famille Poliakov – la ministre de la Transition écologique a interdit ses représentations. Au vu de son état de santé, très inquiétant, il a été placé d’urgence au zoo-refuge de La Tanière (28).

    16 Septembre 2019
  • Lévriers : un Etat australien renonce à interdire les courses

    ProtectionLa Nouvelle-Galles du Sud, qui avait annoncé en juillet que cette pratique serait bannie à partir du 1er juillet 2017, vient de faire machine arrière.

    11 Octobre 2016
  • Syndrome de Noé : un problème pour les animaux et les humains

    ProtectionQu'est ce que le syndrome de Noé ? Comment est-il pris en charge ? Les expertises de Christine Manuel, psychologue, et d'Anne-Claire Chauvancy, présidente de l’association Action Protection Animale, nous aident à répondre à ces deux questions.

    16 Septembre 2020
  • Marseille : arrestations dans le milieu des combats de chiens

    ProtectionLa police marseillaise a annoncé des arrestations dans le milieu des combats de chiens, au terme d'une enquête sur la mort de deux pitbull traînés sur plusieurs centaines de mètres par un scooter.

    08 Août 2019
  • Marcus, Titus, Lili : maltraités, les chevaux reprennent goût à la vie

    ProtectionLe poil terne, le dos creux, les chevaux aveugles Marcus et Titus mais aussi le vieil âne Oliver et la ponette Lili, victimes de mauvais traitements, reprennent peu à peu goût à la vie au Grand Refuge pour équidés de la SPA en Normandie.

    25 Mars 2019
  • Refuge : des chenils en kit pour accueillir plus d'animaux

    ProtectionAfin de soulager un refuge et de lui permettre de prendre en charge des chiens recueillis pour maltraitance, Wamiz a fait dont de 4 chenils en kit à l'association Animaux sans foyer.

    19 Mai 2020
  • Mowgli, le chien retrouvé mourant à Boulogne-sur-Mer, va mieux

    ProtectionCet american staff a été retrouvé le 7 janvier dans un appartement de Boulogne-sur-mer. Abandonné depuis plus de 2 mois, il était d’une extrême maigreur et a immédiatement été pris en charge par un vétérinaire. Alors que son pronostic vital était engagé, Mowgli semble aujourd’hui tiré d’affaire.

    11 Janvier 2019
  • Interdiction du sacrifice animalier à Gadhimai au N&eacut

    ProtectionTous les cinq ans, pour célébrer la fête de la déesse Gadhimai, 500 000 buffles, poulets et chèvres étaient mis à mort au cours d’une fête de deux jours au Népal.

    01 Août 2015
  • Les signalements de maltraitance animale sont en augmentation

    ProtectionEn 2017, la SPA a enregistré 8 937 signalements de maltraitance animale, surtout des chiens et des chats, soit 36 % de plus qu'en 2016, a-t-elle annoncé dans un communiqué.

    14 Février 2018
  • 16 ans de prison pour un tueur de chats aux Etats-Unis

    ProtectionUn Californien a été reconnu coupable du meurtre et de la mutilation de 21 chats. Pour ces crimes, le serial killer a été condamné à 16 ans de prison.

    17 Juillet 2017
  • Financez une vidéo-surveillance pour sauver les lévriers espagnols

    ProtectionLe Crel, Club de reconnaissance et d’entraide aux lévriers, créé en 2009 par Jérôme Guillot, pour venir en aide aux lévriers maltraités, a besoin de 2400 euros pour financer un système de vidéosurveillance du refuge qui accueille des lévriers rescapés en Espagne !

    29 Janvier 2018