Didier Lapostre, le défenseur des pigeons


  • Didier Lapostre, le défenseur des pigeons
  • Faune sauvage/ Oiseaux

    L’historien Didier Lapostre est président de AERHO, l’Association espaces de rencontres entre les hommes et les oiseaux. Présent à l’Université d’été de l’animal le 29 août, il nous parle des multiples préjugés que subit le pigeon des villes, cet animal mal-aimé pourtant si proche de l’homme.


    Animaux-Online : historien de formation, comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux pigeons ?

    Didier Lapostre : J’ai toujours été un militant investi dans la vie démocratique de notre pays, le bien vivre ensemble, les conseils de quartier, les associations de parents d’élèves, etc. Il me manquait une chose : la nature. Alors, quand j’ai entrepris mon cursus universitaire, tardivement, je l’ai organisé autour de la question de la nature en ville, de la protection animale et environnementale entre 1850 et 1950. Naturellement, l’intérêt pour le pigeon en a découlé car, de héros de la nation pendant les guerres, il est devenu, aujourd’hui, la bête à abattre, qui transmet soi-disant des maladies et porte tous les maux du monde. C’est ce revirement des représentations qui m’a intrigué. Comment l’être humain peut-il vouloir une ville « verte » avec des animaux de compagnie et parallèlement accepter l’extermination des animaux, comme le pigeon, sur lesquels il n’a plus de contrôle ? Qui plus est, des animaux qui étaient vénérés il n’y a pas si longtemps que ça !

    AO : Pourquoi cet animal, aujourd’hui mal-aimé, fascine-t-il toujours les chercheurs ?

    D. P. : Le pigeon fascine les chercheurs, pour le mystère que représente son sens de l’orientation. Effectivement, si l’on découvrait comment cet animal arrive à s’orienter dans le ciel, on pourrait appliquer ce processus dans l’armement, le monde médical… Bref, pour le meilleur et pour le pire, comme souvent. D’autres chercheurs travaillent sur des pigeons d’élevage, en milieu clos. Mais, hélas, il y a très peu de scientifiques qui s’intéressent au pigeon des villes, à ses comportements, à son intelligence, à ses capacités d’adaptation, etc. Et c’est bien dommage.

    La rédaction vous recommande également : En ville, pourquoi les pigeons perdent-ils leurs doigts ?

    AO : Pourquoi le pigeon est-il si représentatif de l’histoire de l’homme ?

    Au cours de l’histoire, cet animal a vécu des moments de grâce et de disgrâce. À la Révolution, les pigeonniers ont été détruits et les pigeons tués pour être mangés, mais aussi parce qu’ils représentaient un symbole de la noblesse. Ce n’est que vers 1830, qu’ils ont été réintroduits et que les pigeonniers reconstruits. On avait besoin de leur chair et leurs fientes, un des meilleurs engrais amélioraient les récoltes. Ensuite, en 1952, une étude a montré que les pigeons étaient porteurs de maladies comme tout animal. Et bien qu’aucun cas de mortalité n’ai été reconnu par les autorités sanitaires, un lien pernicieux s’est développé dans la pensée collective : pigeon = salissures = maladies. Cette image négative du pigeon s’appuie aussi sur un autre argument : les fientes abiment nos monuments. Le pigeon qui était jusque là accepté, est réprimé. Dans notre livre « Des pigeons dans la ville » nous présentons des photos des années 1960 de nourrisseurs qui nourrissent les pigeons en présence de dizaines de passants devant l’hôtel de ville de Paris. Images d’un autre temps, impensable aujourd’hui.

    AO : Vous êtes président de l’association AERHO, en quoi consiste-t-elle ?

    AERHO a été créée en 2003. Il s’agit d’un cabinet conseil associatif qui propose une assistance technique à des villes qui veulent arrêter de capturer des pigeons et de pratiquer des euthanasies. Nous réalisons des études de terrain présentant une analyse, un diagnostic de la situation sur la ville puis nous nous préconisons des actions respectueuses des animaux.
    Par exemple, après 8 mois de comptage à Paris, nous avons démontré qu’il n’y avait pas 100 000 pigeons, comme on l’entend partout, mais seulement 23 000, répartis sur 1 300 sites. Dans 70 % des cas, ils ne posent pas de problème. Pour Paris, nous n’avons pas conseillé la création de plus de pigeonniers urbains, mais plutôt la sanctuarisation des lieux déjà occupés par les pigeons, notamment sous les ponts et sur des toits plats de certains bâtiments. Ce type d’habitat a fait ses preuves en Allemagne par exemple. Nous préconisons aussi l’installation de moyens répulsifs respectueux des oiseaux, pour réduire les nuisances. Et concernant les nourrissages, nous interpellons autant les décideurs que les nourrisseurs sur les bonnes et mauvaises pratiques du nourrissage. Il ne faut pas se mentir un nourrissage générant des nuisances ne sert pas la cause des pigeons. Si l’on veut redonner une image positive aux pigeons, il est impératif de réaliser
    des nourrissages sans nuisances.

    AO : Mais alors, sa réputation de « nuisible » en ville est-elle méritée ?

    Le pigeon n’est pas un animal nuisible, mais il peut causer des nuisances, qui sont principalement dues à la concentration de fiente à un endroit et au nombre de pigeons. Le nombre de pigeons dans la ville n’y est pas forcément lié. Par exemple, en 2003, on comptabilisait 800 pigeons à Fontenay-sous-Bois. Aujourd’hui, la ville a installé trois pigeonniers et il n’y en a plus que 500. Mais des nuisances demeurent dues entre autres à de mauvaises pratiques de nourrissage. Par exemple, une dame nourrit tous les jours les pigeons sur son balcon. En attendant leur repas quotidien, les oiseaux se mettent sur tous les balcons de l’immeuble et les salissent. Les nuisances sont réelles. La ville est exemplaire, elle refuse de tuer les pigeons. Ici, ce n’est pas le pigeon qui est responsable des nuisances, mais bien la mauvaise pratique du nourrissage.
    Le pigeon est un animal extraordinaire. Il a été utile à l’homme durant des millénaires : comme messager, source de nourriture, fertilisant pour les champs, il n’était pas alors un nuisible… Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est qu’il ne nous sert plus alors certains voudraient le considèrer comme indésirable. Nous le rendons responsable de certaines nuisances, et cela, on peut le corriger. La cohabitation avec cet oiseau est possible, il faut juste mettre en place les bonnes pratiques pour organiser la présence de cet animal, car il est un acteur clef de la biodiversité dans nos villes.

    AO : S'il n’est pas nuisible, est-il, à l’inverse, un animal important pour les villes ?

    Le pigeon est une espèce indispensable dans nos villes car s’il n’y en avait pas, les corvidés,  et autres oiseaux omnivores, prendraient leur place, éradiquant par la même occasion tous les petits oiseaux, ce qui créerait des nuisances bien plus importantes que des fientes sur un balcon. Le pigeon est le chaînon intermédiaire entre les gros et les petits oiseaux. Notre conviction est simple : dans la ville, il faut un équilibre des espèces pour que toutes les espèces d’oiseaux trouve leur place. Par exemple, nous avons le cas d’une ville qui a piégé tous ses pigeons bisets. Les pigeons ramiers ont alors augmenté en nombre. La ville a demandé à un chasseur de s’en occuper, réduisant ce cheptel. C’est alors que les corvidés ont pris la place des ramiers. C’est sans fin ! Il faut apprendre à cohabiter avec les animaux et nous observons avec satisfaction une volonté de plus en plus forte de nombreuses villes de s’occuper sérieusement de cette cohabitation. 

    AO : Comment pourrait-on lui redonner ses lettres de noblesse ?

    Il y a deux faiblesses majeures qui empêchent le pigeon de retrouver ses lettres de noblesse. La première est une faiblesse structurelle de ses défenseurs, car aucune grande association ne s’est emparée du sujet comme ce fut le cas pour le chat libre, pour lequel les nourrisseurs ont dû, par exemple, obtenir des autorisations. La protection des pigeons repose sur quelques bonnes volontés associatives et surtout individuelle qui font du mieux possible sans grand moyens. Et la seconde est le manque de propositions précises et crédibles pour encadrer la présence des pigeons en ville. Soit on les tue, soit on met des pigeonniers. Or, ni l’un ni l’autre ne fonctionnent. Si on les tue, d'autres reviennent. Quant aux pigeonniers, ils ne peuvent à eux seuls être la solution. Le fait de mettre cet animal sur le devant de la scène grâce à cette Université d’été montre toutefois que nous sommes sur la bonne voie.

    Didier Lapostre a coécrit “Des pigeons dans la ville, Secrets d’une relation millénaire entre 2 bipèdes”  avec Pascale Beauvois, Catherine Dehay et la photographe Marie-Hélène Goix. Il est disponible gratuitement en pdf ici.


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