Pourquoi et comment les oiseaux font-ils leurs nids ?


  • Pourquoi et comment les oiseaux font-ils leurs nids ?Photo : Shutterstock
  • Faune sauvage/ Oiseaux

    Jérome Fuchs, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Jean-Marc Pons, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

    Le nid des oiseaux, source d’inspiration et d’interrogation pour les poètes, les ornithologues et tous ceux que la nature interpelle, recouvre une réalité biologique complexe dont bien des aspects restent encore à découvrir.

    Les oiseaux ont connu une formidable diversification depuis l’époque du Crétacé-Tertiaire (-66 à -65 millions d’années) et la disparition de la plupart des « dinosaures ». Leurs nids, que ce soit par leur conception, leur forme, leur taille, leur structure voire leurs fonctions, se sont également grandement diversifiés au cours de cette période.

    La rémiz penduline et son nid très très douillet. Shutterstock

    Les premiers nids, des incubateurs ?

    Parmi les vertébrés, les oiseaux ne sont pas les seuls à construire des nids : les reptiles (tortues, serpents, crocodiles, lézards…) et les mammifères le font aussi mais c’est bien chez les oiseaux que la diversité et l’élaboration de ces constructions atteignent leur apogée.

    Chez les crocodiliens, plus proches parents vivants des oiseaux, les œufs sont pondus dans un nid creusé à même le sol, parfois agrémenté de débris végétaux ; alimenté par l’énergie solaire, cet abri fonctionne comme un incubateur.

    L’homéothermie – cette capacité de l’organisme à produire sa propre chaleur, permettant à la femelle de couver directement ses œufs par contact corporel – s’est vraisemblablement mise en place progressivement dans la lignée des théropodes non-aviens (ces « dinosaures » plus proches parents des oiseaux), notamment via l’apparition et le développement des plumes. En ce sens, les données fossiles laissent à penser que certains théropodes non-aviens incubaient leurs œufs à la manière des oiseaux modernes. La généralisation de l’homoéthermie chez les oiseaux a entraîné une diversification de leurs nids, qui ont acquis de nouvelles fonctions.

    De nos jours, les mégapodes que l’on rencontre en Australie et Papouasie Nouvelle-Guinée, bien qu’étant homéothermes, sont les seuls oiseaux à utiliser des nids-incubateurs. Certains d’entre eux, comme le leipoa ocellé (Leipoa ocellata), construisent d’énormes dômes végétaux pouvant atteindre 5 mètres de diamètre et 1 mètre de hauteur, entretenus tout au long de l’année par le mâle. La femelle y dépose ses œufs et la chaleur fournie par la matière en décomposition, contrôlée par le mâle, assure l’incubation des œufs.

    « The Mallee Fowl » (leipoa ocellé) (CSIRO, 1957).

    Le nid, ce microhabitat autonome

    La maîtrise du vol aérien et l’homéothermie ont constitué des atouts considérables pour la colonisation de nouvelles niches écologiques par les oiseaux, tout en contribuant à la diversification des espèces. La capacité à construire dans des habitats variés a constitué un facteur d’émancipation supplémentaire vis-à-vis des contraintes du milieu naturel.

    Le nid constitue en effet un microhabitat qui permet à la femelle de pondre ses œufs puis de les incuber, avec ou sans la participation du mâle, en s’affranchissant partiellement des conditions extérieures. La diversification des oiseaux – on compte plus de 10 700 espèces actuellement reconnues –, s’est accompagnée d’une diversification de leurs nids sans commune mesure avec ce qui est observé pour les autres vertébrés.

    Nids dans un palmier a Ouidah (Bénin). Loïc Pinseel/Flickr, CC BY-NC-ND


    La fonction première du nid est de fournir un microhabitat favorable à la survie des œufs. L’évolution du nid, guidée par des contraintes multiples qui sont, outre de fournir un environnement thermique propice aux œufs, d’éviter la prédation et de résister aux intempéries, est sous l’influence de la sélection naturelle. La forme, l’aspect extérieur général, les capacités d’isolation thermique, l’emplacement et les matériaux choisis ont été, et sont encore, fortement sélectionnés.

    Chez certaines espèces, le nid n’est pas simplement un microhabitat destiné aux œufs et aux oisillons, il est également un élément de la parade nuptiale. Ici, le ou les nids construits par le mâle sont destinés à attirer les femelles sur son territoire. Le choix du partenaire revenant à la femelle.

    Chez le troglodyte mignon (Troglodytes troglodytes), un minuscule passereau commun dans nos régions, le mâle polygame construit entre six et douze nids, petites boules de mousse à ouverture latérale. La femelle visite plusieurs territoires occupés par les mâles, fixe son choix sur le nid qui lui convient le mieux et assure la finition intérieure. Il a été observé que les mâles qui construisent le plus grand nombre de nids sont aussi ceux qui ont le meilleur succès de reproduction.

    Troglodyte mignon. Michel Penot/Flickr, CC BY-NC-ND

    Sans nid ou dans celui des autres

    Si tous les oiseaux pondent des œufs, tous ne construisent pas de nids. Certains, comme les chouettes, les hiboux ou les faucons, utilisent les nids construits par d’autres espèces, comme la corneille noire (Corvus corone) ou le pic vert (Picus viridis).

    Le manchot empereur (Aptenodytes forsteri), habitant de l’Antarctique, dépose quant à lui son unique œuf sur ses pattes et le recouvre avec une couche de peau pour l’incuber, évitant à l’œuf tout contact avec la glace.

    Les mâles manchots couvent leurs œufs. (National Geographic Wild France, 2019).


    Il existe également des oiseaux qui parasitent le nid d’autres espèces, s’affranchissant ainsi de l’incubation et de l’élevage des poussins. On les retrouve de par le monde et au sein de plusieurs familles et ordres, indiquant que ce comportement est apparu plusieurs fois au cours de l’évolution : les Anatidae (avec, par exemple, l’hétéronette à tête noire, Heteronetta atricapilla), les Cuculidae (dont le coucou gris, Cuculus canorus) ou les Passériformes (avec le vacher à tête brune, Molothrus ater, ou encore le Combassou du Sénégal, Vidua chalybeata).

    Certaines espèces, comme le guillemot de troïl (Uria aalge) qui niche sur des falaises maritimes, ne construisent pas de nid du tout ; d’autres le réduisent à une simple cuvette creusée dans le sable, à l’instar du petit gravelot (Charadrius dubius) qui fréquente les plages et les bords de rivières.

    Le vacher à tête brune. (Dominique Lalonde Films Nature, 2018).
    Le petit gravelot. (Explore Croatia, 2020).

    Des coupes, des boules

    Beaucoup d’espèces, notamment parmi les Passeriformes, construisent leur nid à ciel ouvert.

    Nid de tchitrec azuré, Hypothymis azurea, à 50 cm du sol. CC BY-NC-ND


    Le modèle général, celui d’une coupe ouverte, est décliné de mille façons tant par le choix des matériaux que par la taille, la hauteur, le degré de discrétion, et la forme de l’ouvrage, caractéristiques de chaque espèce.

    Cependant, certaines espèces, comme la rémiz penduline (Remiz pendulinus) ou la mésange à longue queue (Aegithalos caudatus), construisent des nids en forme de boule dont la finition architecturale et la beauté émerveillent. Il en est de même dans les pays tropicaux avec les tisserins (Ploceidae), tisseurs de brins d’herbe, et les couturières (Cisticolidae), couseuses de feuilles, qui confectionnent leurs remarquables nids avec une telle dextérité qu’ils en tirent leurs noms vernaculaires.

    Le nid le plus doux du monde. (La Minute Nature, 2017).
    Tisserin construisant son nid. Jerryoldenettel/Flickr, CC BY-NC-ND


    Une espèce de la famille des Ploceidae, le républicain social (Philetairus socius), construit un nid commun qui comporte plusieurs chambres où chaque femelle dépose sa ponte. Ce nid partagé est souvent très imposant (jusqu’à 4 mètres de haut et 7 mètres de long !), peut abriter jusqu’à une centaine de couples et sert à l’occasion de plate-forme pour les nids d’espèces plus imposantes, comme le Grand-duc de Verreaux (Bubo lacteus).

    Le républicain social se rencontre dans des milieux extrêmement chauds de l’écozone du Kalahari (Afrique du Sud, Namibie et Botswana) et l’utilisation de ces nids communs avec plusieurs entrées permet de réguler la température des chambres grâce à la circulation de l’air.

    Il existe cependant de fortes disparités de l’efficacité de la régulation thermique des chambres en fonction de la position centrale ou périphérique qu’elles occupent. Les couples les plus expérimentés ont généralement accès aux chambres centrales dont la thermorégulation est la plus efficace.

    Par ailleurs, ce nid communautaire est également utilisé par d’autres espèces d’oiseaux, telles l’inséparable rosegorge (Agapornis roseicollis), l’amadine à tête rouge (Amadina erythrocephala) et le fauconnet d’Afrique (Polihierax semitorquatus). Les républicains sociaux entretiennent avec le fauconnet des relations complexes où se mêlent prédation et coopération : il arrive parfois que le fauconnet capture des poussins mais, dans le même temps, il éloigne par sa présence le Cobra du Cap (Naja nivea), principal prédateur de républicains sociaux qui peut consommer, en une fois, toutes les pontes d’un nid.

    « Weavers build huge communal nests in Kalahari » (nids de Philetairus socius au Kalahari) (Geobeats, 2013).

    Au creux des creux

    Un certain nombre d’espèces utilisent des cavités dans différents substrats (arbre, roche, sable) pour installer leurs nids. L’avantage de ces constructions réside dans une meilleure protection vis-à-vis des aléas météorologiques (vent, pluie, grêle) et des prédateurs.

    Des espèces utilisent les cavités naturelles, comme l’étourneau sansonnet (Sturnus vulgaris) et la chevêche d’Athéna (Athena noctua). D’autres creusent elles-mêmes leurs nids. L’exemple le plus connu est celui des pics dont on compte environ 235 espèces. La cavité est souvent creusée dans un arbre dont le bois a été préalablement ramolli par l’action des champignons.

    Il a même été démontré chez le pic à face blanche (Leuconotopicus borealis), vivant en Amérique du Nord, que les oiseaux peuvent inoculer volontairement un champignon, la tramète du pin (Porodaedalea pini), dans un arbre sain afin de pouvoir y creuser plus facilement leur cavité de nidification. Les nids de pics ont une grande importance écologique car ils sont utilisés, une fois abandonnés par une multitude d’autres espèces forestières – chauves-souris, calaos – si bien que les écologues les qualifient d’« espèces ingénieures ».

    Femelle pic à face blanche nourrissant ses oisillons. Wikimedia, CC BY


    Certaines espèces creusent leurs nids, composés d’un tunnel qui aboutit à une chambre d’incubation, soit à flanc de coteaux (guêpier d’Europe, Merops apiaster), dans des fronts de carrières (hirondelle de rivage, Riparia riparia), ou encore des îles maritimes (puffin des Anglais, Puffinus puffinus, macareux moine, Fratercula arctica). À l’intérieur de la cavité, généralement peu aménagée, on note parfois la présence de plumes ou de duvets d’autres espèces.

    Quels matériaux pour construire un nid ?

    Le nid des oiseaux n’est pas un simple amas de matériaux mais, dans des biens des cas, un ouvrage complexe répondant à une succession des séquences comportementales sélectionnées pour favoriser le succès de la reproduction. Selon les espèces, le temps et l’énergie consacrés à sa construction varient toutefois énormément.

    Gobemouche gris. Wikipedia, CC BY


    Certains, comme le gobemouche gris (Muscicapa striata), petit passereau migrateur commun en Europe, construisent des nids peu élaborés, rapides à édifier. Si ils ne résistent pas aux intempéries ou sont prédatés, de nouveau sont reconstruits dans la foulée. D’autres investissent davantage dans l’ouvrage, comme la mésange à longue queue dont le nid, évoqué précédemment, nécessite environ 18 jours de travail, alors que 2 à 6 jours suffisent au gobemouche gris.

    Les matériaux utilisés répondent à des caractéristiques bien précises, permettant d’assurer une solidité suffisante à l’ouvrage et, pour le revêtement interne, une bonne isolation thermique, en particulier chez les espèces de petite taille.

    Les matériaux naturels peuvent être d’origine animale (poils, plumes, toiles d’araignée), végétales (branches, brindilles, brins d’herbe, feuilles, mousses) ou autres (lichens). De plus en plus, notamment dans les villes, les oiseaux incorporent aussi des éléments d’origine humaine (bouts de plastique, brins de laine, mégots de cigarettes). Certaines espèces, comme les hirondelles, réalisent un mortier composé de boue et de salive pour édifier leur nid qui peut être utilisé plusieurs années. Les nids consommés en Asie – couramment appelés « nids d’hirondelle » – sont en fait construits par les salanganes, proche parents des martinets, et constitués de salive ou encore de salive mélangée à des algues.

    « Why bird’s nest soup is so expensive ? » (Pourquoi les soupes de nids d’oiseaux coûtent-elles tant d’argent ?) (Business Insider, 2019).


    Certaines espèces garnissent leur nid de plantes aromatiques, une fois la construction achevée. C’est le cas de la mésange bleue (Cyanistes caeruleus) en Corse. Des études ont montré que cette habitude, qui a longtemps intrigué les ornithologues, était bénéfique aux poussins, les plantes aromatiques émettant des composés volatiles aux vertus antibactériennes et antiparasitaires.

    L’expérience de la construction

    Pour un peu moins de la moitié des espèces nichant en Europe, la femelle construit seule le nid et assure seule l’incubation. C’est le cas notamment des grives et des merles (genre Turdus). Le nid, lorsqu’il est utilisé comme un élément de la parade nuptiale comme chez le troglodyte mignon, est construit par le mâle. Cela ne concerne qu’un petit pourcentage d’espèces, environ 6 %. Enfin, dans un grand nombre de cas (49 %), la construction du nid résulte de la coopération entre le la femelle et le mâle, comme chez les hirondelles (Hirundinidae).

    Les ornithologues ont longtemps pensé que le comportement inné était le seul impliqué dans la construction du nid, sans doute par analogie avec ce qui était observé chez les insectes bâtisseurs. Mais la réalité est sans doute plus complexe.

    Nid de pie bavarde. Wikipedia


    Des observations montrent ainsi pour la pie bavarde (Pica pica) que les oiseaux expérimentés construisent plus souvent un nid doté d’un toit que ne le font les jeunes pies se reproduisant pour la première fois.

    De même, chez le tisserin à tête rousse (Ploceus velatus), il a été montré par une équipe de l’université d’Edinburgh que les mâles, polygames chez cette espèce, construisent plusieurs nids par saison de reproduction et qu’ils peuvent changer de techniques de construction d’un nid à l’autre. Cette équipe a également montré que l’habilité et l’efficacité de ces oiseaux bâtisseurs de nids très élaborés s’amélioraient avec l’expérience acquise par les individus.

    Bien choisir le site où établir son nid est une composante essentielle du succès de la reproduction. Sélectionner le bon emplacement conditionne en effet la possibilité de trouver de la nourriture, un partenaire sexuel ou d’échapper aux prédateurs.

    Là aussi, des études ont montré que les oiseaux étaient capables d’adapter leur comportement aux conditions locales. Chez la mouette tridactyle (Rissa tridactyla), un oiseau marin très colonial qui niche notamment sur les falaises abruptes de Bretagne, un couple nicheur ayant observé que des couples voisins avaient vu leurs couvées détruites par un prédateur, aura tendance à changer de secteur de nidification l’année suivante afin d’éviter le risque de prédation.

    Le nid des oiseaux constitue, on le comprend, une innovation qui a probablement contribué au succès évolutif des oiseaux depuis quelque 65 millions d’années.

    La confection de nids variés, parfois très élaborés, a permis d’offrir aux œufs et aux poussins une meilleure protection face aux risques météorologiques et à la prédation, ainsi qu’une maîtrise des conditions micro-climatiques favorables à leur survie, cela dans une grande diversité de conditions écologiques.

    Jérome Fuchs, Maître de conférences, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Jean-Marc Pons, Maître de conférences au Muséum national d'Histoire naturelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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