Corine Pelluchon : 'Les animaux sont les grands oubliés de la crise'


  • Corine Pelluchon : 'Les animaux sont les grands oubliés de la crise'Photo : Shutterstock
  • Vivre ensemble

    Corine Pelluchon a répondu à nos questions sur les effets de la crise sanitaire sur la relation homme/animal. Elle est philosophe, professeure à l’université Gustave Eiffel, auteure de Manifeste animaliste. Politiser la cause animale (Alma, 2017) et Réparons le monde. Humains, animaux, nature (Rivages, 2020).


    30 MA : Par la force des choses, nos animaux sont devenus nos compagnons de confinement. En quoi cela transforme-t-il nos liens respectifs ?

    Corine Pelluchon : Je ne pense pas que cette crise changera les relations que les personnes ont avec leurs animaux de compagnie ; elle renforcera des traits existants : celles qui choyaient déjà leurs animaux le font encore, celles qui les traitaient comme de simples moyens continueront à se comporter ainsi. Elle souligne cette vérité : ceux qui les voient comme des objets s’en servent pour combler leur solitude, mais s’ils deviennent un danger pour leur santé ou les dérangent, ils les abandonnent. 

    A lire aussi : 
    Coronavirus : nos animaux sont un réconfort émotionnel


    Est-on vraiment fait pour vivre H24 avec nos animaux de compagnie ?

    Je pense que oui, mais à condition de leur laisser de l’espace et de ne pas être constamment sur leur dos. Les animaux sont des éponges, qui ressentent fortement nos angoisses. Mais la question centrale est la suivante : l’animal est-il vu comme un sujet ou un objet ? Si on le considère comme un sujet, on le respecte et on fait tout pour qu’il puisse s’épanouir. Quand on le voit comme un objet, on n’est pas attentif à ses besoins propres ; on sur-sollicite ou on l’exploite.

    Je peux vous raconter une anecdote personnelle : lors des attentats de Charlie Hebdo, comme beaucoup de monde, j’étais sidérée. Je passais mon temps devant les infos et m’intéressais moins à Boulie, ma chatte croisée chartreux, dont je suis très proche. Pendant un mois, elle s’est mise à se lécher frénétiquement, ce qui est un symptôme d’angoisse. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse attention à elle, même quand j’étais à ce point stressée parce qu’elle ressentait cela comme une forme d’abandon ou que je lui faisais vivre mon stress. J’y suis attentive aujourd’hui aussi, en cette période de confinement, car le problème des animaux est qu’ils ne peuvent pas, comme nous, s’évader par la pensée, mettre de la distance entre eux et les événements, les minimiser, rationaliser, etc. On ne peut pas expliquer ce qui se passe dans la tête de nos animaux de compagnie, mais je pense que lorsqu’ils souffrent, ils n’ont aucun refuge, aucune échappée.


    Le fait de vivre ensemble ce confinement va-t-il changer notre regard sur l’animal ?

    Je ne sais pas. Je ne pense pas que ça va tout changer. Mais cela peut pousser chacun à s’interroger sur la privation de la liberté qui est une souffrance pour tout être vivant. Avons-nous le droit de ne pas laisser notre chat sortir dehors ? Comment tolérer que des animaux sauvages soient confinés pendant trente ans dans des zoos et des cirques ? Peut-être cette crise va-t-elle nous amener à regarder les animaux non comme de simples moyens pour nos fins, mais comme des êtres individués, qui ont une altérité et ont droit à notre considération. Quant aux animaux sauvages porteurs de virus, évitons de détruire leur habitat !

    Cette crise va conduire les particuliers comme les gouvernants à prendre conscience du fait que nos interactions avec les animaux sauvages porteurs de virus nous exposent à des crises sanitaires gravissimes, ce qui est notamment le cas quand nous détruisons leur habitat et qu’ils sont contraints de se rapprocher de nous. Sans parler de la résistance aux antibiotiques dont l’une des causes est l’usage massif d’antibiotiques dans les fermes-usines où les animaux, entassés et vulnérables aux maladies, reçoivent en prévention des antibiotiques. Peut-être cette crise va-t-elle aussi amener plus de personnes à regarder les animaux non comme de simples moyens pour nos fins, mais comme des êtres individués, qui ont une altérité et ont droit à notre considération.


    Comment jugez-vous la gestion de la crise par le gouvernement en ce qui concerne les animaux ?

    Pour les citoyens humains, le gouvernement a fait face ; globalement je trouve qu’il a pris de bonnes initiatives et que nous avons même de la chance par rapport à d’autres pays où les personnes et les entreprises sont moins aidées qu’en France. Mais rien n’est fait et n’a été fait pour les animaux. Ce sont les grands oubliés de la crise comme de la politique ! Même si le ministre C. Castaner a autorisé (et il faut saluer cette décision) l’adoption dans les refuges pendant le confinement, cette pandémie révèle aussi à quel point les animaux ne sont pas encore entrés en politique. Pourtant, s’ils ne sont pas des citoyens, les animaux sont des sujets à part entière, vulnérables, dont les intérêts doivent entrer en ligne de compte quand nous prenons telle ou telle décision. Ils ont une existence propre, et cette existence nous oblige, d’autant plus qu’ils subissent directement ou indirectement les conséquences de nos activités. Il est injuste de continuer de les traiter comme de simples objets, comme des moyens au service de nos fins, comme des ressources ou des êtres n’ayant pas le droit d’exister. Car ils partagent la Terre avec nous. Habiter la terre, c’est cohabiter avec les autres, y compris avec les animaux, et leur faire de la place. Nous vivons dans une communauté mixte d’humains et de non-humains, et notre souveraineté est partagée. Il est donc impératif que les règles de la coexistence avec les autres vivants ne soient pas seulement au bénéfice des humains et que nous reconnaissions qu’il y a des limites à ne pas franchir dans nos interactions avec eux. Nous ne pouvons pas les traiter n’importe comment. J’ai parlé de tout cela de manière évidemment plus précise dans deux livres, Manifeste animaliste. Politiser la cause animale (Alma, 2017) et, plus récemment, Réparons le monde. Humains, animaux, nature, Rivages, 2020.


    Ce qui va sans doute changer à la suite de cette crise concerne la conscience de notre commune vulnérabilité ; les virus traversent les frontières des espèces et ce que nous faisons aux animaux, la manière dont nous interagissons avec eux a un coût sur le plan environnemental et sanitaire que de plus en plus de personnes reconnaissent. Sur le plan politique et économique, peut-être va-t-on, enfin, prendre conscience que la destruction de l’habitat de certains animaux sauvages qui sont les hôtes de certains virus et le fait de les consommer nous exposent à des pandémies comme celles que nous vivons et qui est une tragédie sur le plan humain et un désastre économique. De manière générale, il est nécessaire de changer nos modèles de production et nos modes de consommation, de supprimer à terme l’élevage intensif, de limiter drastiquement la durée des transports, d’interdire les marchés d’animaux vivants, etc. Les gouvernements vont le comprendre, même ceux qui ne partagent pas notre engagement en faveur du bien-être animal. Car aucun pays ne pourra supporter une nouvelle pandémie dans un ou deux ans. Or si on continue de vivre comme on le fait, il y aura d’autres pandémies… Ainsi, nous aurons des arguments supplémentaires à faire valoir pour qu’enfin, sur le plan politique et économique, on prenne au sérieux les revendications de celles et de ceux qui appellent à promouvoir la transition écologique. Celle-ci, selon moi, comporte quatre axes inséparables : la protection de l’environnement ; la santé ; la justice sociale, les conditions de vie des salariés et l’organisation du travail ; la justice envers les animaux, c’est-à-dire le respect de la biodiversité, des espèces ou des groupes, mais aussi des animaux pensés comme individus, comme sujets vulnérables. Nous réussirons si nous sommes assez organisés et assez généreux pour faire passer ces idées et proposer des pistes concrètes. Nous échouerons si nous sommes divisés et si chacun, soucieux avant tout de défendre ses intérêts ou de promouvoir son image, n’a aucune vision globale et aucun pragmatisme.


    Autres articles à lire

  • Les intervenants de Dog Revolution : Éléonore Buffet

    Vivre ensembleÉléonore Buffet est éducateur canin, comportementaliste et formatrice. Le week-end des 1er et 2 octobre, elle interviendra dans le cadre du séminaire canin 'Dog Revolution' consacré à la place du chien dans notre société. Rencontre…

    05 Septembre 2016
  • Au programme de Pet Revolution : communiquer avec eux sans les mots

    Vivre ensembleAnnaïk Fève est neurologue, psychanalyste et docteur en neurosciences. Spécialiste du langage non verbal chez l’homme, elle interviendra lors du séminaire « Pet Revolution, L’Animal en marche » les 30 septembre et 1er octobre prochains pour croiser son expertise avec celle des spécialistes du comportement animal.

    09 Août 2017
  • SOS ANIMAL PERDU, comment agir ?

    Vivre ensembleVous avez perdu votre animal et vous ignorez comment agir ? Découvrez la démarche à suivre pour mettre toutes les chances de votre côté et le retrouver.

    17 Août 2015
  • Les animaux surveillent nos faits et gestes

    Vivre ensembleSi nous avons parfois des difficultés à comprendre la communication gestuelle, les chiens, eux, l’utilisent au quotidien pour s’exprimer et surtout mieux nous cerner.

    27 Novembre 2019
  • Animaux de guerre : les projets d’hommage à Paris

    Vivre ensembleSous l’impulsion de l’association Paris Animaux Zoopolis, des projets de plaques commémoratives sont en cours dans différents arrondissements de la capitale. Une statue à la mémoire des chiens de guerre pourrait également voir le jour.

    19 Juin 2018
  • Un autocollant pour signaler la présence d’animaux en cas d’incendie

    Vivre ensembleL’initiative vient de Belgique et de Suisse, où des élus et des associations proposent aux propriétaires d’animaux domestiques de coller une étiquette sur leur maison afin d’augmenter les chances de survie de leurs chats, chiens ou NAC en cas d’incendie.

    20 Novembre 2017
  • Les intervenants de Dog Revolution : Serge Pautot

    Vivre ensembleSerge Pautot est avocat au barreau de Marseille. Le week-end des 1er et 2 octobre, il interviendra dans le cadre du séminaire canin « Dog Revolution » (programme et inscriptions ici) consacré à la place du chien dans notre société. Rencontre…

    23 Septembre 2016
  • Monty, le millième chien guide de l’histoire de l’école de Paris

    Vivre ensembleEn 30 ans, l’École de Paris a formé et remis un millier de chiens guides à des personnes déficientes visuelles. Elle lance à cette occasion un appel aux dons pour poursuivre son action auprès des personnes malvoyantes et continuer de promouvoir la relation entre l’homme et l’animal.

    12 Février 2018
  • Au programme de Pet Revolution : le plaisir de manger pour nos animaux

    Vivre ensemble'Pet Revolution, l'Animal en marche' est un séminaire qui propose de partager les connaissances actuelles sur le bien-être de nos animaux de compagnie. Prévu sur deux jours, dans un amphithéâtre de l’université de Nanterre, il convie vétérinaires, éthologues, éducateurs canins, chercheurs en sciences humaines et philosophes pour débattre de leur place dans notre société. Parmi eux, le Dr Franck Péron animera une intervention intitulée « Le plaisir de bien manger ».

    17 Juillet 2017
  • Coronavirus : Les propriétaires d’équidés désemparés

    Vivre ensembleTous les établissements équestres ayant dû fermer leurs portes, les propriétaires d’un cheval en pension n’ont désormais plus le droit de s’y rendre. Quelles peuvent être les conséquences ? En fonction de leurs conditions de vie, les chevaux s’en portent-ils vraiment plus mal de ne plus être mis au travail ?

    25 Mars 2020
  • Au programme de Pet Revolution : les animaux des éthologues

    Vivre ensemble« Pet Revolution, L’Animal en marche » est un séminaire qui propose de partager les connaissances actuelles des vétérinaires, éthologues, éducateurs, philosophes et chercheurs en sciences humaines sur le bien-être de nos animaux de compagnie. Dans un amphithéâtre de l’université de Nanterre, les intervenants débattront pendant deux jours de la place réservée à nos compagnons dans notre société. Parmi eux, l’éthologue Michel Kreutzer animera une intervention intitulée « Les animaux des éthologues sont-ils les mêmes que les vôtres ? ».

    07 Août 2017
  • Les intervenants de Dog Revolution : Caroline Gilbert

    Vivre ensembleCaroline Gilbert est vétérinaire, éthologue et maître de conférences à l’école nationale vétérinaire d’Alfort. Le week-end des 1er et 2 octobre, elle interviendra dans le cadre du séminaire canin « Dog Revolution » (programme et inscriptions ici) consacré à la place du chien dans notre société. Rencontre…

    27 Septembre 2016
  • Les intervenants de Dog Revolution : Charlotte Duranton

    Vivre ensembleCharlotte Duranton est éthologue. Le week-end des 1er et 2 octobre, elle interviendra dans le cadre du séminaire canin « Dog Revolution » consacré à la place du chien dans notre société. Rencontre…

    01 Septembre 2016
  • La garde alternée de son chien

    Vivre ensembleManque de temps, de disponibilité… Et pourquoi ne pas adopter un animal à mi-temps? Plus adapté au chien, ce mode de garde nécessite toutefois quelques recommandations.

    06 Novembre 2017
  • Le chien est le meilleur ami de l’enfant dans la famille

    Vivre ensembleUne étude britannique révèle que les enfants s’entendent mieux avec leur animal de compagnie qu’avec leur propre frère et sœur au sein d’une famille : parmi nos amis à quatre pattes, les chiens se montrent particulièrement bons compagnons pour leur jeune maitre.

    26 Janvier 2017
  • Entre eux et nous, est-ce l’accord parfait ?

    Vivre ensembleIls vivent à nos côtés depuis fort longtemps. On les aime, ils nous aiment. Enfin, c’est ce qu’on veut bien croire. Sont-ils tout aussi heureux de vivre avec nous que nous le sommes ?

    04 Septembre 2018
  • L'ambition d'une vie meilleure ensemble

    Vivre ensembleLancé il y a un an en Europe, le programme Purina in Society a été l’objet d’un premier bilan à Londres, le 23 novembre. Initié par Nestle Purina PetCare Emena, il fixe 10 engagements pour que la société favorise la présence de l’animal auprès de l’homme. Lors de cette réunion, quatre objectifs ont été au cœur des présentations.

    28 Novembre 2017
  • Les déficients visuels sont-ils formés pour accueillir un chien guide?

    Vivre ensembleLorsqu’on parle des chiens guides, on imagine immédiatement l’importante formation dont ils ont bénéficié pour devenir des anges gardiens hors pair. Mais il faut savoir que les personnes déficientes visuelles sont triées sur le volet et suivent également une formation complète les préparant à accueillir un être vivant dans leur quotidien.

    31 Juillet 2019
  • Les intervenants de Dog Revolution : Séverine Belkhir

    Vivre ensembleSéverine Belkhir est éthologue et formatrice. Le week-end des 1er et 2 octobre, elle interviendra dans le cadre du séminaire canin « Dog Revolution » (programme et inscriptions ici) consacré à la place du chien dans notre société. Rencontre…

    14 Septembre 2016
  • Au programme de Pet Revolution : les clés pour vivre avec son chat

    Vivre ensemble« Pet Revolution, l’Animal en Marche » est un séminaire qui propose de partager les connaissances actuelles sur le bien-être de nos animaux de compagnie. Prévu sur deux jours, dans un amphithéâtre de l’université de Nanterre, il convie vétérinaires, éthologues, éducateurs, chercheurs en sciences humaines et philosophes pour débattre de leur place dans notre société. Parmi eux, Daniel Filion animera une intervention intitulée « Solutions aux problèmes chez le chat et comment convaincre le propriétaire de les appliquer ».

    26 Juillet 2017