Louis Schweitzer : le bonheur de l’homme passe par celui de l’animal


  • Louis Schweitzer : le bonheur de l’homme passe par celui de l’animalPhoto : A. Beinat
  • Protection/ Droit

    Président de la Fondation Droit Animal Éthique et Science (LFDA), l’ex-grand patron de Renault vient de publier un ouvrage dont le titre résume le dilemme de nos sociétés modernes : ‘Faut-il arrêter de manger de la viande ?’

    Animaux-online : Vous n'êtes pas végétarien, ne trouvez-vous pas que le titre de votre livre est quelque peu clivant ?

    Ce livre se termine par dix conseils dont le premier est : manger ou pas de la viande, c’est un choix personnel et, quel qu’il soit, il est respectable.

    AO : Vous avez vécu votre enfance au contact du monde agricole. Or, à l’époque, ce n’était pas un univers très tendre pour les animaux ?

    C’était en Suisse, un pays qui a toujours été très soucieux du bien-être animal, y compris celui des animaux d’élevage. Les conditions de vie étaient bonnes, même très bonnes. La Suisse est depuis toujours un pays riche, son agriculture est protégée. La pression n’est pas la même que celle que peut subir un agriculteur français.

    AO : Après le parcours qui fut le vôtre, comment en arrive-t-on à s’engager pour la défense des animaux ?

    Aussi loin que je me souvienne, ma famille, que ce soit du côté maternel ou paternel, a toujours été sensible au bien-être animal. J’ai été élevé dans cet esprit, c’était quelque chose qui allait de soi et, comme tous les membres de ma famille, je n’ai jamais chassé ni pêché. Lorsqu’on m’a proposé de prendre la présidence de la Fondation Droit Animal Ethique et Science, qui existe depuis plus de quarante ans, cela m’a amené à transformer l’amitié que j’avais pour les animaux en engagement au sens fort du terme.

    AO : Aimer les animaux, c’est être sensible. Vous avez été un grand patron. Or un grand patron peut-il être sensible ?

    Être patron, c’est d’abord piloter des gens et on ne peut pas le faire sans sensibilité. Bien sûr, il existe différentes techniques de management. On peut diriger en impressionnant par la distance, mener les gens à la cravache, etc. Mon tempérament naturel est l’empathie. Je suis persuadé que lorsqu’on est heureux, on fait du bon travail et inversement. Même lorsqu’on doit prendre des décisions difficiles, il faut le faire avec humanité. Lorsque vous êtes amené à faire un licenciement collectif, si vous êtes indifférent à l’effet de votre décision, c’est insupportable pour les gens.

    AO : Quel est votre rôle à la présidence de la LFDA ?

    Lorsque je me suis engagé pour la LFDA, on m’a demandé ce que j’allais faire là. J’ai répondu que j’allais défendre mes convictions là où j’étais inattendu. Je suis quelqu’un qui sait écouter et, avant de convaincre, il faut d’abord écouter pour apprendre. Si je peux être utile à cette Fondation, c’est justement parce que je viens d’autres domaines et que je peux être entendu par des gens qui, quelques fois, ferment leurs oreilles aux organisations de défense des animaux.

    AO : Vous pensez aux industries de l’élevage ou au monde médical ?

    Oui mais pas seulement ; je pense aussi aux politiques. Naturellement, je suis bien conscient que, lorsque des intérêts économiques sont en jeu, ce n’est pas forcément la raison qui arrivera à convaincre. C’est un peu comme lorsque vous discutez avec des gens d’un autre groupe industriel. Ils ont leurs finalités et vous les vôtres. La mienne est d’améliorer le bien-être animal et je pense, par exemple, que cela servira l’élevage parce que les consommateurs veulent que les animaux soient mieux traités. Ceux qui ne le comprennent pas se condamnent à long terme.

    Pour ce qui est de l’expérimentation animale, l’enjeu est un peu différent. Aujourd’hui, l’interdire est impossible car on ne sait pas développer un médicament sans expérimentation animale. En revanche, on n’a plus le droit d’expérimenter les produits cosmétiques sur les animaux et c’est un progrès. Il faut donc réduire, remplacer, raffiner… La Fondation donne, par exemple, un prix scientifique tous les deux ans pour des innovations qui permettent de mieux traiter les animaux. Il fut récemment décerné à quelqu’un qui a développé une peau artificielle capable de se substituer à celle des lapins vivants pour lutter contre les tiques.

    AO : Aujourd’hui, la consommation carnée oppose deux clans d’une manière qui devient de plus en plus virulente. Où cela va-t-il s’arrêter ?

    Il y a trois catégories de défenseurs des animaux. Il y a des organisations réformistes et légalistes, telle la Fondation Droit Animal qui plaide sa cause dans la légalité. Vous avez aussi des gens comme L214 qui font des actions illégales, mais uniquement comme lanceurs d’alerte, et j’estime qu’à ce titre leur rôle est utile car je vois leur impact sur le politique ; ça fait avancer les choses. Et puis, il y a les violents que je condamne absolument. Je ne vois pas comment peut-on prétendre lutter contre la violence faite aux animaux par de la violence faite aux hommes.

    AO : Savez-vous où va s’arrêter votre combat ?

    Je ne connais pas de domaines de progrès où l’on puisse dire qu’un jour on est au but. Dans le cas de tous les domaines moraux, le progrès est continu. J’ai eu des animaux dans ma vie et j’ai éprouvé beaucoup d’amitié pour certains d’entre eux. Or il y a quelques années, les gens sous-estimaient complètement la souffrance animale mais aussi l’intelligence animale et même plus : la ‘sentience’, c’est-à-dire le ressenti et les émotions que peuvent éprouver les animaux. Mon rêve, c’est que pour tous les animaux sensibles et ‘sentients’, nous puissions arriver à comprendre que non seulement l’absence de douleurs, mais aussi le bonheur, sont à prendre en compte. Je vous disais qu’un travailleur heureux travaille mieux et je suis persuadé que celui qui travaille dans un abattoir, contraint à des cadences infernales et qui voit en permanence des animaux malheureux ne peut pas être heureux. Je pense que le combat que je mène pour que l’on traite mieux les animaux est un combat aussi pour le bonheur de ceux qui travaillent à leur contact. Tout le monde n’en a pas encore conscience.

    AO : Le contre-exemple existe aussi : la chasse est un plaisir…

    Comme je vous l’ai dit, je ne suis ni chasseur ni pêcheur. Il y a différentes sortes de chasses. Certaines sont intrinsèquement cruelles par leur mode d’exercice et je trouve ça scandaleux. C’est là aussi un domaine où il faut progresser.

    AO : Dans votre livre, vous privilégiez le droit à la sensibilité.

    C’est le droit qui protège. Nous avons fait une déclaration des droits de l’animal à la LFDA, mais il ne s’agit pas de dire que l’animal a les mêmes droits que l’homme car ce serait absurde. En revanche, les droits de l’animal sont liés à ce qu’il est : un être vivant, sensible et ‘sentient’ qui a le droit de s’épanouir. C’est aussi un droit qui protège l’animal de tout ce que l’on peut lui faire subir sans justification. Au fond, si vous regardez la Déclaration des droits de l’homme d’il y a deux cents ans, c’était aussi une déclaration visant à protéger l’humanité contre les actions qui portaient atteinte à la capacité de vivre bien. Nous sommes dans le même esprit.

    A lire : Faut-il arrêter de manger de la viande, par Louis Schweitzer. Coll. Ça fait débat, édition Pour les nuls. 8,95 €

    A lire aussi : Quels droits pour les animaux ?


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