Zambie : les hippopotames du fleuve Luangwa


  • Zambie : les hippopotames du fleuve LuangwaPhoto : Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency
  • Faune sauvage

    Corps en tonneau posé sur des pattes courtaudes, mufle démesuré fendu d’un large sourire, l’hippopotame est une créature bien étrange qui semble hésiter entre un retour sur la terre ferme et une vie aquatique.

    Aube flamboyante sur les berges du fleuve Luangwa, en Zambie. L’astre rouge s’extirpe lentement d’un horizon épaissi par la poussière. Il est grand temps pour les hippopotames de quitter leurs pâturages nocturnes pour rejoindre la sécurité de l’eau. Certains dévalent la berge au pas de course alors que d’autres, plus sereins,  déambulent avec une force tranquille sur la plage de sable en soulevant une poudre carmin. Bientôt, le fleuve résonne de leurs puissants ahans, le temps que chaque famille se réapproprie sa portion de rivière.

    Périscopes sensoriels à fleur d’eau

    Même si le naturaliste Carl von Linné s’est trompé en supposant une affiliation entre le cheval et l’hippopotame, ce colosse porte pourtant bien son nom grec Hippopotamus amphibius, le cheval aquatique. Les Allemands l’appellent d’ailleurs flusspferd, le cheval du fleuve. Car ce qu’il aime avant tout, c’est se prélasser des heures durant dans l’eau. Lorsqu’il joue au sous-marin, il suffit à l’hippo de sortir les naseaux pour que ses yeux et ses oreilles s’alignent sur le même plan, à la surface de l’eau. Équipé de ce triple périscope, il peut respirer, sentir, voir et entendre tout ce qui se passe à l’air libre, tout en restant immergé. Son voisin de baignade, le crocodile, affiche d’ailleurs le même alignement des organes sensoriels (on parle d’espèces dulçaquicoles). Quand le colosse passe en mode plongée, ses narines et ses conduits auditifs se ferment comme des clapets. Des apnées de deux à cinq minutes lui permettent de se déplacer dans le secret de l’onde. L’hippopotame est un piètre nageur. Il préfère marcher ou évoluer par bonds sur le fond du fleuve. Sous l’eau, ce lourdaud n’a besoin que d’un coup de patte pour rebondir avec grâce. Il affectionne les eaux tièdes et peu profondes, évitant de s’aventurer au milieu du fleuve où il risque d’être emporté par le courant. Un puissant souffle trahit son retour à la surface. Par les naseaux, il expulse bruyamment l’air vicié accumulé durant la plongée.

    Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency

     

    Repas au clair de lune

    Le crépuscule annonce l’heure du repas. Les pachydermes s’extirpent de leur cocon liquide et, à petits pas, empruntent les sentiers qui mènent aux prairies. Des générations successives d’hippopotames ont creusé de profondes tranchées dans les berges abruptes, qui font office de toboggans lorsqu’une retraite rapide vers le fleuve s’impose. Chaque nuit, l’hippo parcourt entre 3 et 10 kilomètres pour ingurgiter une soixantaine de kilos de végétation. Il arrache l’herbe avec ses larges lèvres carrées et broie les fruits tombés à terre. Cela peut paraître beaucoup, mais il ne mange qu’une fraction de ce qu’un éléphant ou un rhinocéros de même taille engloutirait. Ce petit appétit s’explique par une excellente assimilation de la cellulose et son mode de vie amphibie, économe en dépenses énergétiques. Les nuits résonnent des grognements en staccato que chaque individu émet pour rester en contact avec ses congénères. Lorsqu’il défèque, l’hippopotame arrose un buisson ou le pied d’un arbre. Les sentiers sont parsemés de ces bornes olfactives qui servent de repères mais aussi à délimiter les territoires de chaque groupe. Vers 4 heures du matin, rassasiés, les hippopotames reviennent sur leurs pas et s’en retournent posément vers leur habitat aquatique.

    Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency

     

    Un débonnaire susceptible

    Ce jeune hippo (photo ci-dessous) déboule de nulle part, suivant sa mère à toute vitesse vers le fleuve. L’hippopotame se sent en effet vulnérable hors de l’eau. L’humain qui se trouve par mégarde entre l’eau et lui court un grand danger. Voyant sa voie de retraite coupée, ce patibulaire mastodonte se métamorphose en un éclair en un bulldozer lancé à 45 km/h. Il fonce tout droit, renversant tout sur son passage. Immergé, il peut aussi charger une pirogue et la faire chavirer. Les hippopotames sont responsables de la plupart des accidents mortels causés par des mammifères sauvages sur le continent africain. L’homme le craint donc, à juste titre, bien plus que le lion ou l’éléphant. 

    Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency

    Une communication élaborée

    « Bâh-ho-ho-ho-ho-ho », la mélopée rauque et mélancolique de l’hippopotame domine la symphonie des rivières africaines. Son chant guttural porte loin et se diffuse à travers l’air et l’eau. Souvent, on assiste à des beuglements en chaîne le long de la rivière, chaque groupe répondant aux appels du groupe voisin. Cette communication « en rappel » permettrait aux femelles d’identifier le statut du mâle voisin et de rejoindre éventuellement un nouveau groupe. L’hippopotame émet également des chuintements, des gémissements, des craquettements et communique à l’aide d’infrasons inaudibles à l’oreille humaine mais parfaitement perceptibles par des congénères distants de plusieurs kilomètres.

    Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency

    La hiérarchie du bâillement

    L’hippopotame est un animal grégaire qui vit en troupeau de 15 à 30 individus. En saison sèche, des centaines d’individus s’agglutinent dans les marigots tels des sardines. Dans la société des hippopotames, ce sont les dames qui mènent la danse. Le mâle dominant vit en périphérie du groupe matriarcal, au plus près des femelles convoitées. Quant aux mâles dominés et aux solitaires, ils se retrouvent aux confins du territoire. 

    Pour un oui ou pour un non, l’hippopotame bâille. Bâillement de réveil, bâillement de digestion (pour éliminer les gaz), bâillement de bien-être, bâillement discret de dominé, bâillement exagéré d’intimidation… Bâiller est à la fois une nécessité biologique et un moyen de communication. Seuls les mâles dominants écartent leurs mâchoires à 150°, découvrant d’impressionnants sabres d’une quarantaine de centimètres plantés dans le maxillaire inférieur. Quand la phase d’intimidation ne débouche pas sur la soumission d’un protagoniste, les mâles se livrent bataille. Les hippopotames portent les traces de ces combats : oreilles mutilées ou arrachées, yeux crevés, canines ou incisives brisées, corps lacérés… L’épaisse couche de graisse les protège quelque peu, mais on peut s’étonner de l’incroyable capacité de cicatrisation des plaies alors que l’hippopotame séjourne dans une eau souvent putride. Les scientifiques ont découvert récemment que les pigments rouges et orange que la peau excrète lorsqu’elle est brûlée par le soleil possèdent des propriétés antibiotiques qui inhibent les bactéries pathogènes. Ces pigments agissent également comme une crème solaire en protégeant la peau des UV.

    Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein/Naturagency

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