Les bébés phoques du Saint-Laurent


  • Les bébés phoques du Saint-LaurentPhoto : Naturagency/JL Klein & ML Hubert
  • Faune sauvage

    Chassés pendant longtemps pour leur fourrure immaculée, les bébés phoques (blanchons) connaissent aujourd’hui une nouvelle menace : la fragilité de la banquise qui les expose à la noyade avant même qu’ils ne sachent nager…

    - Le magazine 30 Millions d'amis n° 369 (janvier 2019)

    Depuis quatre ans, nous essayons de retrouver des blanchons dans le golfe du Saint-Laurent, au Canada. En vain. Chaque fois, le voyage est annulé à la dernière minute. La banquise est absente ou trop fine, à moins qu’une tempête rageuse ne fasse exploser la glace côtière en quelques heures. Mais cette année, la banquise semble stable et, au dernier repérage aérien, plusieurs centaines de phoques du Groenland, ces nomades des mers glacées, se sont rassemblées à une quarantaine de miles nautiques des îles de la Madeleine. Fin février (2018), les femelles commencent à mettre bas. Nous embarquons aussitôt… Au petit matin, emmitouflés dans nos combinaisons de survie, nous posons le pied sur la banquise. Le crissement de nos pas nous en dit long sur la température ambiante. C’est un décor féerique qui s’offre à nous. Le soleil se lève à peine et le paysage glacé s’habille de bleus et de roses pastel. Notre oreille distingue quelques frêles appels, les cris de blanchons affamés. Les yeux suivent le son et c’est avec émotion que nous découvrons les premiers petits et leurs mères.

    À lire aussi : Un bébé phoque blessé recueilli par l’aquarium de Biarritz

    Des whitecoats grassouillets

    Les nouveau-nés se reconnaissent à leur pelage jaune (le « lanuga »), teinté encore des résidus du liquide amniotique. Les « petits jaunes » ou « yellowcoats », comme on les appelle au Canada, semblent encore bien maigrichons malgré leurs 10 kilos. Leurs mères respectives restent à proximité pour les protéger et les allaiter. Après seulement trois ou quatre jours, ils gagnent en rondeur et en blancheur. Lavé par la neige, exposé aux ultraviolets, le pelage est à présent immaculé, percé juste par de grands yeux noirs expressifs. À notre approche, certains blanchons ou « whitecoats » se montrent timides alors que d’autres sont curieux, surtout si nous rampons. Grâce au lait particulièrement riche de leur mère (25 % de lipides et jusqu’à plus de 50 % au sevrage), ils gagnent rapidement en force et en poids. En moins d’une semaine, ils acquièrent près de 14 kg, à raison de 2,2 kg par jour ! Plus de la moitié de ce poids est emmagasinée comme matière grasse. Cette couche de graisse isolante et leur fourrure épaisse protègent les jeunes phoques du froid mordant

    Naturagency/JL Klein @& ML Hubert

    Un sevrage brutal

    Au bout de seulement douze jours, le jeune phoque, aussi appelé « chiot », « veau » ou « tanner », est sevré : il pèse 36 kg et des mouchetures noires apparaissent sous son manteau blanc. Si sa mère l’abandonne aussi brutalement, c’est qu’elle ne peut lui octroyer plus de temps : les mâles attendent en effet un peu plus loin pour s’accoupler. Au début, le jeune ne cesse d’appeler sa mère puis, de guerre lasse, il se tait et devient sédentaire afin de minimiser ses dépenses caloriques. À partir de ce moment, il devra se débrouiller seul et vivre sur ses réserves de graisse pendant une période de trois à six semaines. Entre 17 et 25 jours, le jeune phoque mue pour la première fois : les poils blancs tombent au profit d’un pelage ras, brillant et moucheté. Cet adolescent est alors appelé « guenillou » ou « ragged jacket ». C’est aussi officiellement à ce stade qu’il peut être tué pour la chasse commerciale. Le jeune apprend alors à nager. Au début, il est assez maladroit et bat bruyamment la surface de l’eau avec ses nageoires (c’est pourquoi il est appelé « brasseur » ou « beater »). Nager signifie pour le jeune phoque qu’il peut à présent chercher sa nourriture tout seul et se régaler de poissons et de crustacés.

    Naturagency/JL Klein @& ML HubertLe jeune phoque, aussi appelé « chiot » ou « veau », perd son manteau immaculé au bout de seulement douze jours.

     

    Une chasse toujours controversée

    La population mondiale du phoque du Groenland est estimée à 9 millions d’individus et se répartit en trois populations dans les eaux froides de l’Arctique et de l’Atlantique Nord. Grâce aux campagnes internationales menées notamment par Brigitte Bardot et Paul McCartney, la chasse aux blanchons est interdite depuis 1987. Mais la capture de guenillous est toujours autorisée. Les méthodes de mise à mort ont peu évolué : fusil (coûteux), gourdin ou hakapik (massue dotée d’un pic), même si les chasseurs doivent à présent suivre une formation sur la chasse sans cruauté pour obtenir le permis de chasser. En 2009, la cour de justice de l’Union européenne a étendu l’interdiction de commercialisation à tous les produits issus de la chasse commerciale de phoques (à l’exception des produits issus de la chasse traditionnelle pratiquée par les populations autochtones). Malgré tout, le gouvernement canadien maintient un quota annuel d’abattage de 400 000 individus alors que les revenus provenant de la vente des produits issus des phoques ont dégringolé à moins d’un million de dollars.  

    Un phoque bouc émissaire

    Nombreux sont encore les pêcheurs qui accusent les phoques du Groenland de piller les stocks de poissons, notamment la morue de l’Atlantique (aussi appelée cabillaud), fleuron historique de l’économie de Terre-Neuve, du Labrador et des îles de la Madeleine. Pourtant, les scientifiques réfutent cet argument. Ils ont démontré que les phoques du Groenland ne sont pas responsables de l’effondrement des bancs de morues dans les années 1990 (la morue ne représente qu’un faible pourcentage du régime alimentaire de ce pinnipède) et que seule la surpêche pratiquée pendant plusieurs décennies était responsable de la disparition des stocks de morues. En outre, les chercheurs concluent que la population croissante de phoques du Groenland ne retardait pas la lente reconstitution des bancs de morues. 

    Naturagency/JL Klein & ML HubertLes phoques sont accusés à tort de piller les stocks de poissons. 
    Une glace meurtrière
    Pour assurer la reproduction des phoques du Groenland, la glace doit mesurer 30 à 70 cm d’épaisseur et couvrir 60 à 90 % de l’eau. Mais depuis les années 1970, la glace de l’océan subarctique et Atlantique Nord s’affine de 6 % tous les dix ans et le rythme s’accélère. Elle est souvent trop fine pour permettre aux femelles gravides de s’y installer. Incapables de nager avant quatre semaines, les jeunes sont particulièrement vulnérables : si la banquise fond ou se fractionne, ils meurent noyés ou écrasés entre les blocs mouvants. 
    En 2007, 75 % des jeunes ont péri à cause des mauvaises conditions de glace. En 2010, pratiquement aucun n’a survécu. C’est probablement aussi ce qui est arrivé à la majorité d’entre eux en ce début mars (2018). En quelques jours, le vent a disloqué la banquise, poussé les blocs les uns contre les autres et empilé toute la glace vers les îles. 
    Depuis une décennie, les scientifiques observent une augmentation de la mortalité naturelle des jeunes. Même si le phoque du Groenland n’est pas une espèce en danger, le biologiste marin David Johnston et ses collègues de l’université de Duke (États-Unis) craignent que le taux de survie des jeunes ne s’effondre dans les prochaines années, notamment dans le golfe du Saint-Laurent.

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