Singes en péril : « chacun peut prendre ses responsabilités »


  • Singes en péril : « chacun peut prendre ses responsabilités »Photo : Shutterstock
  • Faune sauvage/ Mammifères terrestres

    Une étude américaine a montré que 75% des populations de singes dans le monde sont en déclin, en grande partie à cause des activités humaines. Pour la primatologue Shelly Masi, il est encore temps d’enrayer le phénomène, si chacun prend conscience de la menace et change ses habitudes.

    Shelly Masi- © Luca Morino

    Une étude du journal scientifique Science Advances, publiée en janvier, a pointé du doigt une situation alarmante pour les primates de la planète : selon les chercheurs, 60% des espèces de singes sont en danger en raison des activités humaines, et 75% des populations sont en déclin. La primatologue Shelly Masi*, spécialiste des gorilles, revient sur les différentes menaces qui pèsent sur les singes tout en proposant des solutions à mettre en place pour sauver les primates … et les hommes

    Animaux-Online : Les conclusions de cette étude vous surprennent-elles ?

    Shelly Masi : Non, ce sont des choses que l’on sait depuis longtemps. La situation est critique. Elle est notamment liée à la destruction de l’habitat naturel des singes. Un morceau de forêt, équivalent à une fois et demi la surface de Paris, disparaît chaque jour sur terre ! Si on ne fait rien, selon les estimations de l’ONU, il ne restera plus en 2030 que 10% de forêt tropicale dans le monde. Ce qui signifierait qu’en 2050 il ne resterait plus de grands singes …

    A-O : Quelles sont les principales causes de cette déforestation entrainant la disparition des singes ?

    S.M : L’exploitation forestière, l’extraction minière et l’agriculture intensive industrialisée augmentant de plus en plus en Asie, en Amérique et en Afrique. Et cela est directement lié à notre consommation. L’orang-outan par exemple, a déjà perdu dans les derniers 40 ans plus de 60% de son habitat à cause de la culture de l’huile de palme utilisée dans certains produits alimentaires et cosmétiques  que nous utilisons quotidiennement sans le savoir.

    Le coltan, extrait dans la forêt tropicale du Congo et de l’Amazonie, est aussi une des premières causes de la déforestation illégale en République Démocratique du Congo. Ce matériau est utilisé pour la confection d’appareils électroniques comme les téléphones et ordinateurs portables. En voulant changer régulièrement d’appareils nous alimentons la demande et sommes aussi responsables de cette déforestation.

    A-O : Quelles autres menaces pèsent sur les primates ?

    S.M : Le braconnage est une autre cause de la disparition des singes. Ils sont tués pour leur viande, exportée notamment dans des grandes capitales d’Afrique, ou sont utilisés pour certains rituels magiques ou médicinaux. Mais il y a aussi un important trafic illégal d’animaux vivants de la part des zoos privés ou de riches particuliers qui les détiennent comme animaux de compagnie.  

    A-O : Les singes sont également victimes de grandes épidémies. A quel point le virus Ebola les a-t-il impactés ?

    S.M : Au début des années 2000, Ebola, combiné à un fort braconnage, a eu de graves conséquences sur les gorilles de l’ouest. Depuis 2007, ils sont classés par l’UICN  dans la catégorie des espèces en danger critique d’extinction. Le virus a tué dans certaines zones de la République du Congo 90% de la population de gorilles de l’ouest.

    Outre Ebola, les singes sont de plus en plus impactés par les maladies des hommes. Cela est aussi du à la déforestation, qui augmente la proximité des humains, mais aussi des animaux d’élevage, avec les animaux sauvages. Ces derniers n’ont pas les défenses immunitaires nécessaires pour se défendre contre ces nouvelles pathologies.

    A-O : Quelles sont les espèces de singe les plus menacées aujourd’hui ?

    S.M : Les espèces endémiques, qui n’existent que sur un territoire spécifique, sont les plus menacées. C’est notamment le cas des différentes espèces de lémuriens, ne vivant qu’à Madagascar où il y a eu un taux  brutal de déforestation ces dix dernières années. Les grands singes sont également les plus sensibles, car ils ont un taux de développement et de reproduction très lent. Un orang-outan a en moyenne un petit tous les huit ans. Ils ont des capacités cognitives très élevées et vivent dans des habitats saisonniers où il est difficile de prévoir la disponibilité de nourriture. Ils ont donc beaucoup de choses à apprendre et leur sevrage peut durer trois ou quatre ans pour un gorille (selon l’espèce), et jusqu’à sept ans pour un orang-outan.

    A-O : En quoi la disparition des singes nous impacte-t-elle directement ?

    S.M : Tout est lié. On appelle les singes les « jardiniers de la forêt » : lorsqu’ils mangent un fruit, les graines passant par leur intestin sont activées et semées sur de grandes distances car les singes sont de très grands marcheurs.  Ils maintiennent ainsi l’écosystème des forêts tropicales, qui elles-mêmes, maintiennent l’oxygène sur notre planète. Si les singes disparaissent, la forêt disparaît et on ne peut plus survivre.

    Les singes sont des espèces « parapluie », en les protégeant, nous préservons aussi les autres animaux de la forêt, ceux qui sont moins charismatiques mais qui sont aussi essentiels pour le maintien de l’écosystème et la régénération de la forêt.

    Et les singes sont aussi bien sûr une grande richesse pour l’humanité. Ils appartiennent à la même famille que nous, celle des hominidés. Ce sont nos cousins vivants les plus proches. Ils nous permettent d’en apprendre énormément sur nos propres origines et notre évolution.

    A-O : Quelles solutions faut-il selon vous mettre en place pour enrayer la disparition des singes ?

    S.M : Il faut agir au niveau régional et international.

    Sur place, il est essentiel que des projets d’économie locale, respectueux de la nature, se développent. Ce peut être, par exemple, la mise en place de projets d’écotourisme. Les populations et les gouvernements des pays où vivent les singes, doivent se rendre compte qu’un singe vivant leur est plus profitable qu’un singe mort : au Rwanda, les touristes sont prêts à débourser près de 700 $ pour rester une heure avec les gorilles ! Mais l’écotourisme ne peut s’appliquer de la même manière à tous les pays. Ils faut donc adapter différentes stratégies selon les caractéristique des Etats.

    Il est primordial de comprendre que les populations locales ne sont pas les seules concernées. Nous sommes, chacun,  responsables de cette situation, à cause de notre consommation excessive. Il faut que nous changions nos habitudes et que nous recyclions le plus possible, y compris nos téléphones portables !

    Enfin, il faudrait également renforcer la surveillance locale et internationale pour lutter contre le braconnage et le trafic illégal des animaux.   

     

    *Shelly Masi est primatologue, spécialiste des gorilles, maître de conférence du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) au Musée de l’homme, vice présidente de la Société francophone de primatologie (SFDP).

     

     

     

     

     

     

     

     


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