Lycaon, entre chien et loup


  • Lycaon, entre chien et loup
  • Faune sauvage

    Le lycaon est souvent surnommé le loup peint tant sa robe, fauve, noire, crème et blanche, est caractéristique. Tout comme son comportement de prédateur qui lui vaut d’être autant haï que les hyènes. Pourtant, ce chien sauvage est un mammifère des plus sociables et dévoués à son clan. Rencontre…

    La chaleur est accablante en ce mois d’octobre dans le delta de l’Okavango au nord du Botswana. C’est pourtant le mois que je préfère car les animaux se concentrent désormais autour des rares points d’eau qui ne se sont pas encore évaporés et, surtout, des rivières quasi permanentes : Khwai, Savuti ou Chobe.
    Si, en cette période de l’année, on est à peu près assuré de rencontrer sur ces lieux lions et léopards, il est plus aléatoire d’apercevoir les lycaons qu’on appelle aussi chiens sauvages. Pour les surprendre, il n’y a pas de méthode, ni d’attitude patiente à adopter. Il faut juste de la chance, celle de passer au bon moment, au bon endroit…

    Des meutes aux abois

    Les chiens sauvages, les « dogs » comme les appellent tout simplement les Africains, vivent en meute organisée. En apercevoir un, c’est l’assurance d’en voir plusieurs à coup sûr. La première rencontre est toujours remplie d’émotion car on sait l’animal sérieusement menacé de disparition. Ils ne seraient plus que 5 000 survivants, répartis principalement dans l’hémisphère Sud. Le Botswana et ses voisins, la Zambie et le Zimbabwe, sont leurs principaux refuges. Plus au nord, il y a plus guère que dans les parcs nationaux du sud de la Tanzanie et dans le Serengeti que l’on retrouve quelques meutes.
    Pourtant, le lycaon a tout pour s’épanouir ! Redoutable prédateur, ses chasses se soldent majoritairement par la capture d’une proie. Et les portées de la femelle alpha dominante sont parmi les plus prolifiques parmi la gente canine ! Jusqu’à 18 chiots ont pu être recensés même si la moyenne s’approche davantage de 10 petits. La reproduction a lieu toute l’année avec un pic de naissances pendant ou après la saison des pluies. La gestation ne dure que 70 jours… autant dire que tous les facteurs sont réunis pour favoriser l’expansion des chiens sauvages. Pourtant, force est de constater qu’ils s’éteignent ici et là. Les causes ? La chasse en périphérie des parcs que leur font les indigènes soucieux de défendre leur bétail auquel les meutes ont l’imprudence de s’attaquer quand l’antilope vient à manquer. Car les lycaons sont des carnivores exclusifs qui ne se nourrissent que de gibier fraîchement tué à l’inversen des hyènes (avec qui on les confond souvent) qui se satisfont de carcasses vieilles de plusieurs jours.
    Mais il semblerait que la première cause de mortalité des chiens sauvages soit leur extrême sensibilité aux maladies canines, notamment la rage. Des meutes entières peuvent ainsi disparaître lorsque des jeunes individus porteurs de maladie quittent le clan pour en fonder de nouveaux qu’ils contaminent.
    À l’aube, le véhicule emprunte les pistes sableuses du bush à la recherche des prédateurs de la savane. Chaque matin est porteur d’espoir. Parfois, on est comblé, parfois on ne voit rien. Je m’estime chanceux car j’ai pu faire au cours de ces expéditions une vingtaine d’observations de meutes plus ou moins denses, la plus grosse atteignant 18 individus le long de la rivière Chobe. Chobe, c’est un lieu culte de la nature africaine, un éden dominé par les troupeaux d’éléphants. Aussi loinque portent les yeux au nord vers la Namibie, ce ne sont que des millliers de silhouettes d’animaux représentant un écosystème exceptionnel. On imagine sans peine que la vie ressemblait à ça, il y a… 10 000 ans ! La rivière, source de vie, ne se tarit jamais et rejoint les chutes Victoria.
    Ici, les impalas, ou des antilopes plus grandes comme les koudous, les gnous ou les cobes de Lechwe abondent. Les lycaons chassent en général tôt le matin et tard le soir. En quête de gibier, ils arpentent au petit trot un immense territoire. Dès qu’ils ont repéré un troupeau d’antilopes, ils se mettent à le courser afin d’évaluer les forces et les faiblesses de leurs membres. C’est au leader de la meute qu’il revient de choisir l’individu qui paraît le plus faible et donc le plus facile à attraper. Le reste du clan montre beaucoup de discipline en se concentrant sur la proie désignée et en laissant filer les autres antilopes (même s’il arrive parfois que plusieurs antilopes soient tuées lors d’une même chasse par des meutes d’une quarantaine de chiens).

    Technique de chasse

    Une fois que le chien sauvage a entamé sa course poursuite, d’autres courent parallèlement et tentent de couper la route de l’antilope afin que celle-ci incline sa ligne de fuite. Un autre chien prend le relais de la poursuite et ainsi de suite jusqu’à ce que la proie soit épuisée et rattrapée par un chien, puis par la meute. Les lycaons sont capables de courir à la vitesse de 60 km/heure. C’est bien sûr moins rapide qu’une antilope aux abois mais le lycaon peut soutenir cette allure pendant près de 3 kilomètres… et jusqu’à 48 km/heure pendant 5 kilomètres. La plupart des antilopes sont épuisées après une course de 3 à 4 km. Si le lycaon réussit à garder le visuel sur sa proie, l’affaire est entendue en quelques minutes…
    C’est l’un des prédateurs les plus accomplis de la planète avec une réussite à 85 % en moyenne. Pour autant, il lui arrive d’échouer. J’ai assisté à plusieurs chasses qui n’ont pas abouti. Par trois fois, l’antilope a eu la vie sauve en se jetant dans l’eau. Une fois même, ce fut un miracle que l’impala échappe aux dents du crocodile alerté par la débandade. Quant à la quatrième, ce fut un matin où un troupeau de zèbres décida d’unir les forces de ses membres contre une demi-douzaine de chiens qui finirent par battre en retraite.
    Pour autant, ces échecs ne parviennent pas toujours à donner une image sympathique de ces chiens de la savane. Comme les hyènes, ils ne sont guère aimés, notamment parce qu’ils consomment leurs proies encore vivantes. Un impala est ainsi démembré et éventré en quelques minutes par l’ensemble de la meute. En 30 minutes, il ne reste plus rien, ni peau, ni os. Si les lycaons procèdent ainsi, c’est qu’il y a une raison qui tient à leur morphologie : d’un poids maximum de 30 kilos, en définitif assez chétifs, les chiens sauvages ne font pas le poids en cas de rencontre inopinée avec un lion, ou une hyène qui convoiterait leur chasse. Manger le plus rapidement la bête, c’est encore la meilleure façon de ne pas se la faire voler par un autre prédateur de passage. C’est la loi dans la savane : la proie n’appartient pas forcément à son chasseur. Les hyènes volent ainsi les léopards, les lions chapardent aux guépards… Pour les lycaons, cette règle leur vaut de perdre souvent le fruit de leurs efforts. 

    Pour observer ou étudier le lycaon, c’est dans le delta de l’Okavongo, au nord du Botswana, que l’on aura le plus de chance. Cela fait longtemps que le Botswana est très engagé dans la protection animale. En témoigne la création de grands parcs nationaux comme Chobé, Morémi ou celui du Kalahari. Ces véritables sanctuaires de la vie sauvage sont accessibles toute l’année mais la meilleure période pour s’y rendre reste de septembre à la mi-novembre. Ce sont des mois chauds durant lesquels l’eau s’évapore, les animaux se concentrent autour des rares points d’eau et l’herbe y est beaucoup plus courte...

    Les petits sont prioritaires

    Quand il y a des jeunes dans la meute, ceux-ci ne participent pas à la chasse. Ils attendent à la tanière le retour des adultes. S’ensuit alors une sorte de rituel de mendicité au cours duquel les jeunes forcent les adultes à régurgiter les portions de viande qu’ils ont avalées goulument à l’issue de leur traque. Ces comportements renforcent les liens au sein du clan. On ne manque jamais d’être étonné par la richesse des sons qu’ils peuvent émettre, à commencer par ceux quasiment ultrasoniques émis par les jeunes. Et puis, il y a ces gazouillis très aigus émis lors des grands moments d’excitation après une chasse par exemple. Il y a aussi les appels de longue distance portant à près den 2 km quand les membres du groupe sont séparés, les pleurnicheries assez comparables à celles de chiens se faisant molester par des plus forts qu’eux ou enfin les aboiements assez graves émis comme signaux d’alerte, rappelant par la même occasion que ce sont des chiens… sauvages !
    Au hasard des recherches, on est parfois amené à rencontrer une meute en train de se prélasser à l’ombre des arbres. Éparpillés, ils sont difficiles à repérer tant certains sont dissimulés dans les fourrés tandis que d’autres se prélassent carrément sur la route sablonneuse. Sable, fauve et noire, leur robe les rend aussi quasi invisibles pour l’oeil inexpérimenté. Comme pour les humains, ce sont les plus jeunes qui « trahissent » la présence du groupe. Ne tenant pas en place, ils jouent entre eux et alternent étonnamment en quelques secondes des comportements très attachants et d’autres beaucoup plus agressifs.
    Certains individus vont de l’un à l’autre, se flairant, se léchant parfois comme pour souder l’union entre les membres du clan. Leurs grandes oreilles rondes agissent, telles des antennes radars bougeant imperceptiblement vers tous les bruits du bush. Et puis soudain, alors que les lycaons sont écrasés par la chaleur qui dépasse parfois 40 degrés, ils se redressent tous à l’unisson, quasiment sans se concerter, et partent dans la même direction… Nouvelle chasse ? Changement de lieu ? Difficile de le savoir… En quelques secondes, la place où la meute se reposait est déserte et silencieuse. Les apercevoir était-il un mirage ?


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