Pourquoi les macaques japonais ont-ils le visage rouge ?


  • Pourquoi les macaques japonais ont-ils le visage rouge ?Photo : Shutterstock
  • Faune sauvage/ Mammifères terrestres

    Cécile Garcia, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Lucie Rigaill, Kyoto University

    La couleur rouge a de tout temps occupé une place particulière au sein des sociétés humaines. Associée à la puissance et à la richesse pendant l’Antiquité, elle revêt ensuite de multiples symboliques selon les époques, évoquant tour à tour le sang du Christ, l’amour, la beauté, mais aussi la violence ou l’immoralité…

    De nos jours, dans l’inconscient collectif, la couleur rouge est souvent associée à la sexualité et à la « sexitude ». Différentes études ont en effet montré que le rouge augmentait l’attractivité sexuelle. Il semble que les hommes perçoivent les femmes vêtues ou ornementées de rouge comme sexuellement réceptives et attractives, la réceptivité sexuelle perçue étant potentiellement responsable du lien rouge-attraction. Mais qu’en est-il chez d’autres espèces, et notamment chez les primates non-humains ?

    Les primates représentent le groupe de mammifères le plus coloré et les mâles et les femelles de nombreuses espèces développent une coloration rouge au niveau de différentes parties du corps telles que la face, la poitrine, l’aire ano-génitale ou les pattes arrière.

    Femelle macaque japonais. Lucie RigaillAuthor provided

    Le rouge comme attracteur sexuel

    Il semblerait qu’une coloration rouge de la peau joue aussi un rôle dans l’attractivité sexuelle chez ces espèces. Jusqu’ici, la plupart des études s’intéressant au lien entre couleur et attractivité se sont focalisées sur la couleur des mâles. Ces études montrent que les femelles sont plus attirées par les mâles les plus colorés, notamment chez le macaque rhésus.

    La coloration de la peau chez les mâles a aussi été associée à d’autres caractéristiques individuelles telles que le statut social au sein du groupe, les mâles les plus dominants étant les plus colorés. Le développement et le maintien de ces ornements colorés s’expliquent par la théorie de la sélection sexuelle développée par Charles Darwin dès 1859 et qui prédit que la présence de certains caractères (parfois extravagants voire handicapants, avec l’exemple classique de la queue du paon) ou leur plus forte expression chez un seul des deux sexes s’explique par l’avantage que de tels caractères procurent dans l’accès aux partenaires sexuels.

    Ainsi, la sélection sexuelle pourrait opérer à deux niveaux : entre les sexes, les mâles et les femelles choisissent le partenaire ayant les attributs les plus attirants (sélection intersexuelle) ; et au sein du même sexe, avec une compétition entre les individus de même sexe afin d’accéder au partenaire (sélection intrasexuelle).

    La coloration des mâles primates peut avoir évolué par le biais de ces deux mécanismes de sélection, intra- et intersexuel. Mais qu’en est-il chez les femelles primates ? L’expression de ces ornements pourrait avoir été maintenue au cours de l’évolution car ceux-ci conféreraient un avantage reproductif aux femelles « porteuses » qui seraient plus attirantes pour les mâles. La plupart des études sur les traits colorés chez les femelles primates (p. ex. mandrills, babouins) s’est focalisée sur la couleur du gonflement des parties génitales et a cherché à comprendre si ce signal facilement visible pouvait indiquer de façon fiable si les femelles étaient fécondes.

    Un indicateur du moment d’ovulation

    Dans notre étude chez le macaque japonais, nous avons analysé le rôle d’un autre trait coloré, la couleur de la face et de l’arrière-train, afin de comprendre si les variations de couleur de ces ornements pouvaient indiquer de façon fiable le moment de l’ovulation et/ou les caractéristiques individuelles, telles que le rang social ou la parité (nombre de gestations).

    Dans cette espèce qui ne présente pas de gonflement sexuel chez l’adulte (point commun avec l’espèce humaine – fort heureusement pour nous !), les deux sexes arborent une coloration rouge de la face et de l’arrière-train avec un pic de coloration au moment de la saison de reproduction.

    Une femelle macaque japonais avec une magnifique face colorée. Lucie Rigaill, Author provided

    En combinant des observations comportementales, des analyses photographiques et des données hormonales, notre étude chez 12 femelles macaques japonais montre que cette coloration liée aux changements de concentration des hormones sexuelles ne fournit pas d’indication fiable du timing exact de l’ovulation : les femelles ne sont pas plus rouges ou plus foncées au niveau de la face et de l’arrière-train lorsqu’elles ovulent. De ce fait, les mâles macaques japonais ne peuvent pas savoir à coup sûr à quel moment les femelles sont potentiellement fécondes en utilisant ce trait (ou d’autres traits tels que le comportement des femelles ou leurs vocalisations qui ne sont pas non plus des indicateurs fiables du moment de l’ovulation, comme nous l’avons montré dans une précédente étude.

    Ceci est différent de ce qui se passe dans d’autres espèces de primates, notamment le macaque rhésus, chez qui la couleur de la face (mais pas de l’arrière-train) semble fournir une indication fiable du bon moment pour copuler. Les femelles macaques japonais semblent donc « cacher » ou ne pas afficher clairement leur ovulation, au moins au travers de la coloration de leur face ou de leur arrière-train. Ainsi, les femelles en ovulation ne sont pas monopolisées par un mâle et peuvent choisir plus librement leur partenaire sexuel, voire copuler avec plusieurs partenaires différents. Si la couleur de la peau ne semble pas être un indicateur du moment de l’ovulation dans cette espèce, quels sont les indices que pourraient utiliser les mâles pour savoir s’ils ont une chance de se reproduire et quelle est la fonction de cet indice visuel ?

    Une indication de statut social

    Pour répondre à la première question, même si la coloration de la peau n’indique pas précisément le moment de l’ovulation, l’arrière-train des femelles devient plus clair après l’ovulation qu’avant l’ovulation. Ce trait visuel semble donc être un indicateur grossier de la fenêtre pendant laquelle il pourrait être bon d’investir du temps et de l’énergie à copuler avec une femelle qui pourrait potentiellement ovuler. Ces résultats sont cohérents avec ceux obtenus lors d’une précédente étude montrant que la face des femelles devient plus foncée pendant le premier mois de gestation vs le mois avant la conception, suggérant que les femelles pourraient signaler leur gestation via ce changement de coloration que les mâles pourraient utiliser pour ne pas perdre d’énergie à copuler « inutilement » (sans aucune chance que cela aboutisse à une conception) avec des femelles gestantes. C’est d’ailleurs ce qu’ils semblent faire, puisque les mâles de la population sauvage (Koshima) que nous avons suivie ne copulent pas avec des femelles déjà gestantes.

    Une petite sieste au soleil… Lucie Rigaill, Author provided

    En ce qui concerne la deuxième question – quelle est la fonction de la coloration rouge de la face et de l’arrière-train ? – notre étude montre qu’il existe une relation entre la couleur de la peau et le statut social : les femelles de haut statut social ont des arrières trains plus foncés et qui tendent aussi à être plus rouges.

    C’est la première fois que cette relation est établie chez des femelles primates, car jusqu’ici celle-ci avait été uniquement mise en évidence chez les mâles. Cette relation couleur-rang social pourrait être particulièrement intéressante pour les mâles venant d’intégrer un nouveau groupe ou pour les mâles périphériques au groupe (les copulations extragroupe ne sont pas rares chez les primates non-humains, et notamment chez les macaques japonais). En effet, contrairement aux mâles résidents qui bénéficient d’un savoir concernant le rang social ou l’histoire reproductive (le nombre de naissances par femelle) des femelles de leur groupe et n’ont donc pas nécessairement besoin d’un signal visuel supplémentaire pour confirmer ce savoir, les mâles « naïfs » pourraient utiliser la coloration de la peau des femelles pour décider avec quelles femelles copuler : les femelles dominantes qui ont le plus de chances de concevoir.

    À l’issue de ces recherches, certaines questions restent encore en suspens : les mâles préfèrent-ils les femelles plus rouges ou plus foncées dans cette espèce ? Est-ce plutôt la combinaison de plusieurs indices (comportements, odeurs, cris de copulation, couleur de la face et de l’arrière-train) qui permet aux mâles macaques japonais de décider à quel moment copuler avec telle ou telle femelle ? La communication sexuelle de cette espèce n’a pas encore livré tous ses secrets…The Conversation

    Cécile Garcia, Chargée de Recherche - CNRS, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Lucie Rigaill, Professeure-assistante, Kyoto University

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.


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