« Le cirque traditionnel peut exister sans animaux »


  • « Le cirque traditionnel peut exister sans animaux »Photo : DR
  • Protection/ Cirques

    En annonçant qu’il renonçait aux numéros avec des animaux, André-Joseph Bouglione, le petit-fils du fondateur de la dynastie, a ouvert une brèche dans le monde des circassiens. Mal acceptée par les siens, sa décision est vécue comme une trahison. Entretien.

    30MA : Pourquoi avoir décidé de mettre fin aux numéros avec vos animaux sauvages?

    André-Joseph Bouglione : Le public a changé, ses attentes aussi. Depuis plusieurs années, je voyais bien que les mentalités évoluaient. Les parents et les grands-parents amenaient leurs enfants découvrir la magie du cirque, les trapézistes, les magiciens, les clowns. Mais je sentais un malaise quand il y avait des numéros avec des animaux.

    La décision finale a été prise lorsque j’ai vu un sondage qui disait que 80 % des Français étaient sensibles à la cause animale. Je me suis dit que le mouvement était en marche, qu’il ne fallait pas aller contre, au contraire. J’ose  même affirmer que c’est le sens de l’histoire ; nos aînés me donneraient raison. Le cirque traditionnel peut exister sans ces numéros. Cela faisait quelques années que nous y pensions, ma femme et moi, mais ce n’était pas une décision facile à prendre, car nous avons grandi dans la tradition du cirque avec animaux. Une fois la décision actée, il a fallu prendre le temps – près de quatre ans et demi – pour placer les nôtres dans des conditions qui nous satisfassent.

    30MA : Comment ont réagi vos collègues ?

    A.-J. B. : J’ai eu quelques soutiens, une dizaine de cirques qui ne souhaitent pas être nommés, par peur des représailles. Je suis persuadé que d’autres circassiens approuvent ma démarche sans oser le faire savoir. Mais la plupart ont mal réagi. J’ai même reçu des menaces. C’est pour cela que j’ai décidé de faire une pause avant de repartir sur les routes en famille. En fait, ils ne comprennent pas que je veux sauver le métier. Prenez l’exemple de Barnum. En 2016, sous la pression, ils ont renoncé aux numéros avec des éléphants et ont fermé un an après. Ils n’ont pas réagi à temps, c’était trop tard, le public s’était détourné d’eux. En fait, Barnum appartenait à un consortium (Ringling Bros. Barnum & Bailey Circus), qui produit des spectacles comme Disney on Ice. Le groupe a choisi de couper la main malade, qui avait une mauvaise image dans l’opinion. En France, les sponsors commencent à se détourner de ce type de cirque. Ce que je propose, c’est de faire notre révolution en douceur, afin de donner le temps à ces derniers de s’adapter et de monter des spectacles sans animaux exotiques.

    30MA : Nombre de circassiens considèrent qu’ils ont déjà fait bien des efforts en se mettant aux normes de la loi 2011…

    A.-J. B. : C’est vrai pour les quatre ou cinq plus grands cirques, qui ont les moyens de mettre en œuvre les nouvelles directives. Ce n’est pas le cas pour la plupart des petits. Et puis, il ne faut pas se leurrer, les papiers ne sont pas toujours en règle et, comme dans beaucoup d’administrations, les agents de la DDPP (Direction départementale de la protection des populations) ou ceux des services vétérinaires sont rarement en mesure de sanctionner ou de mener des contre-visites. En trente ans de métier, je n’ai jamais eu une seule question sur mes techniques de dressage, ils n’ont même jamais demandé à assister à une séance.

    ShutterstockAncien dompteur, André-Joseph Bouglioneest le petit-fils de l'un des fondateurs du cirque Bouglione.

     

    30MA : Les méthodes de dressage ont-elles évolué ?

    A.-J. B. : Certains dompteurs ne jurent que par les méthodes douces, d’autres moins. J’ai travaillé avec des tigres et des lions, et je n’ai pas eu l’impression de les contraindre. J’appliquais des méthodes douces qui, je pense, sont utilisées par les professionnels appartenant à des cirques très en vue. Mais je pose la question : pourquoi ne voit-on pas de vieux félins dans les petits établissements ? Parce que vers 5-6 ans, devenus adultes, les bêtes se rebellent plus facilement, et certains dresseurs peu aguerris préfèrent s’en séparer.

    30MA : Avec 13 à 14 millions de visiteurs par an, les circassiens disent que le public vient encore nombreux voir les animaux…

    A.-J. B. : Et moi je vous dis que le public est plutôt en stagnation, voire en régression. Il n’y a eu aucune progression du nombre de spectateurs au cours de ces vingt dernières années. Alors que, dans le même temps, avec l’installation des enfants et des petits-enfants de plusieurs familles circassiennes, celui des cirques a énormément augmenté. Et puis, pour attirer le public, les places sont bradées à 5 €, quand elles ne sont pas offertes par les municipalités. On ne sait même pas combien il y en a en France (surtout qu’ils changent facilement de nom, ndlr) ; environ 200, peut-être plus. On ne connaît d’ailleurs pas plus le nombre d’animaux.

    30MA : Que pensez-vous des villes qui, aujourd’hui, émettent des décrets pour interdire les cirques avec animaux sur leur territoire ?

    A.-J. B. : La plupart de ces décrets sont facilement annulables, mais ce sont des symboles très forts. Non seulement on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas, mais en plus cela crée de vrais conflits. Certains cirques s’installent de force et sans autorisation, ce qui n’était jamais arrivé avant. D’autres prétendent qu’ils n’ont pas d’animaux et mettent les autorités locales devant le fait accompli. Je crains que ces situations ne perdurent et que tout ça ne finisse dramatiquement. Je ne veux pas laisser à mes enfants un métier qui soit mal perçu à cause de ses excès.

    30MA : Et que faire des animaux des cirques ?

    A.-J. B. : Il est bien sûr impossible de les remettre dans le milieu naturel, mais des refuges existent. Pour le moment, les animaux qui y sont placés ne le sont que sous la contrainte, parce qu’ils ont été confisqués à leur propriétaire. Je souhaite donner aux cirques la possibilité de se séparer des leurs sans pour autant qu’ils aient l’impression de céder à une quelconque injonction. Il faut trouver des solutions pour avoir un refuge leur permettant de les placer à un rythme qui leur convienne. Moi, j’aimerais aller plus loin et rendre aux animaux ce qu’ils m’ont apporté, en créant une association de protection des bêtes sauvages. D’ailleurs, je me suis rapproché de l’association Elephant Haven.

     

     

     

     

     

     


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