Dans l’Arctique canadien avec la licorne de mer

  • 412 vues

  • Dans l’Arctique canadien avec la licorne de merPhoto : Linda Bucklin / Shutterstock
  • Faune sauvage/ Océans

    De tous les cétacés, le narval est celui qui a sollicité le plus l’imagination des scientifiques. À quoi donc servait sa corne torsadée, cette unique défense, apanage des mâles, à quelques exceptions près ? Un mystère en partie résolu…

    Jean-Pierre Sylvestre

    Dans le détroit de Pond Inlet, entre l’île de Baffin et l’île Bylot , dans le Nunavut, le Grand Nord canadien, je pilote un zodiac sur une mer calme d’un bleu profond. Il fait très beau et le ciel se confond avec la surface marine. De temps à autre, des têtes de phoques annelés apparaissent, puis disparaissent aussitôt à l’approche de mon canot pneumatique. Hésitant entre curiosité et peur, ils font les bouchons dans l’océan. Au loin, une masse grise immobile attire mon regard. Je m’en approche tranquillement. Je sais qu’il s’agit d’un narval en plein sommeil. Comme beaucoup de cétacés (cachalot, orque, baleine franche et béluga), le narval est sujet à des comportements léthargiques et ses sommeils sont parfois profonds. D’ailleurs, mon arrivée ne le réveille pas. Pourtant, on le sait très farouche vis-à-vis des bateaux et des humains car les Inuits le chassent énormément pour sa viande. À quelques centimètres de la surface, je devine sa longue dent énigmatique. Je suis juste en face d’un mâle de 4 mètres de long avec une défense de près de 2 mètres. J’évalue son poids à une tonne. Le temps de prendre quelques images sous-marines, le narval se réveille et prend conscience qu’un navire est à côté de lui. Il prend un dernier souffle et sonde longuement les alentours à l’aide de sa défense avant de disparaître dans les profondeurs glacées…

    Une vie en groupe

    Jean-Pierre Sylvestre

    C’est dans un fjord entouré de falaises et de montagnes tabulaires désertiques que nous rencontrons des petits groupes de narvals. Il ne faut pas rater l’apparition du melon, puis du dos au-dessus de la surface de l’eau avant qu’ils ne replongent aussitôt : la présence de certains individus ne se signale que par l’émergence de leur défense. Les narvals circulent d’ordinaire par groupes de 20 à 50 individus, et on a aperçu plusieurs dizaines de groupes à proximité de Tremblay Sound. On a même fait état d’un immense troupeau de 2 000 individus, divisé en groupes d’une vingtaine de membres. Ces groupes sont composés de mâles adultes ou de jeunes adultes, et souvent de femelles avec leurs veaux, mais il n’est pas rare d’observer des groupes mixtes. Surtout apte à nager sous la glace flottante, le narval ne saute pas hors de l’eau mais s’élève parfois au-dessus de la surface lorsqu’il nage rapidement ; il peut parcourir 2 km sans respirer et plonger jusqu’à 1 160 m de profondeur. L’été, les narvals passent beaucoup de temps à flâner, et à rester immobiles durant une dizaine de minutes, tandis que les mâles paradent en croisant leur défense. Les prédateurs naturels de cette espèce placide sont l’orque et l’ours blanc. Le narval se nourrit de poissons et de calmars. Il en consomme en moyenne 30 kg par jour.

    Un cétacé de glace

    Jean-Pierre Sylvestre

    Le narval est une espèce endémique des eaux froides et chargées de glace de l’Artique. Mais les scientifiques connaissent encore peu de choses sur ses besoins exacts en matière d’habitat. En été, il s’aventure dans les zones côtières profondes, placées à l’abri du vent. En automne, il recherche la zone où se trouvent les banquises : il privilégie les fjords profonds et la pente continentale (où les profondeurs se maintiennent entre 1 000 et 1 500 m). La présence de polynies (étendues d’eau libre) et de banquises fragmentées semble influencer son choix d’habitat. Selon les scientifiques canadiens du Centre de recherche océanographique de Winnipeg, au Manitoba, un bon millier de narvals vivraient dans le fjord de Tremblay Sound. L’Arctique canadien concentrerait plus de 90 % de la population mondiale de narvals, soit 73 500 individus (dont 70 000 seulement dans le Grand Nord canadien) sur les 80 000 animaux estimés dans le monde. Le reste vit dans la partie orientale du Groenland (moins de 1 000 individus) et dans la partie occidentale (2 800 individus).

    Un capteur sensoriel du monde extérieur

    Depuis plus de 500 ans, la défense du narval suscite les interrogations des scientifiques. Mesurant plus de 2 m de long, elle jaillit à l’avant de la mâchoire supérieure. Le narval ne présente qu’une paire de dents non fonctionnelles située sur la mâchoire supérieure. Alors que, chez la femelle, celles-ci restent enfouies dans le maxillaire et ne mesurent pas plus de 15 cm, chez le mâle, la dent de gauche traverse la lèvre supérieure, dès l’âge de 2-3 ans, et s’allonge en une défense rectiligne ornée de sillons disposés en spirales tournant de droite à gauche. Longtemps, les experts ont pensé qu’elle était l’expression de la maturité sexuelle du porteur et une sorte d’organe à caractère sexuel secondaire. Se fondant sur les témoignages des Inuits, les biologistes ont supposé qu’elle servait à harponner le poisson, assommer les proies, briser la glace, guider les ondes pour la vocalisation ou se hisser sur la banquise. Elle pourrait aussi faire office d’arme lors de rivalités entre mâles pendant la saison de reproduction au printemps. Mais le Dr Nweeia, chercheur américain en médecine dentaire de l’université de Harvard, a levé le voile sur le mystère. Creuse, elle est parcourue en son centre par un nerf allant du crâne à son extrémité, tandis que des millions de pores permettent à la dizaine de millions de terminaisons nerveuses d’être en contact avec l’extérieur ! Directement connecté au cerveau, le nerf dentaire serait une sorte de capteur sensoriel des conditions hydrodynamiques (température, variations de pression, salinité), facteurs clés dans la formation de la glace qui conditionne la migration de ces cétacés. Cette dent permettrait aux mâles de détecter les hormones des femelles. Mais pourquoi sont-ils les seuls à disposer d’un organe sensoriel ? La réponse réside dans la nature sociale de l’animal. Comme tous les cétacés, les narvals s’entraident. Chaque individu possède une compétence qu’il partage avec l’ensemble du groupe. Les femelles ayant un rôle plus important à jouer dans l’élevage des jeunes, elles auraient laissé aux mâles le soin d’analyser l’environnement pour le bien du groupe. La présence d’une dent hyper dévelopée chez certaines femelles serait une anomalie génétique !!

    Une chasse préhistorique

    Jean-Pierre Sylvestre

    Le narval, comme le béluga, est indispensable à l’existence des communautés inuites, au Canada, ainsi qu’au Groenland. Les Inuits chassent le narval depuis plus de 4 000 ans pour leur subsistance. Ce cétacé leur procurait la viande, le combustible, les vêtements et les objets domestiques. Aujourd’hui, le narval procure surtout la viande, consommée par les Inuits et leurs chiens, la graisse et des matériaux d’artisanat. Les couches de l’épiderme et du derme servent à préparer le muktuk, riche en vitamine C et en énergie. Depuis 1971, le gouvernement canadien accorde aux populations un quota de quelques centaines de narvals par an. Il faut toutefois multiplier par 3 ou 4 le chiffre des captures en considérant le nombre de narvals blessés et morts durant la capture.

    Les dents de la mer

    Jean-Pierre Sylvestre

    Ses vrais prédateurs sont l’orque et l’ours blanc. En hiver, les narvals emprisonnés par la formation des glaces et souvent coincés dans les trous d’aération sont des proies faciles pour l’ours blanc. C’est aussi le cas en été dans certaines baies de l’Arctique canadien où des narvals se font piéger par les marées basses et deviennent des proies faciles pour les ours blancs. Depuis une dizaine d’années, une population d’orques du Labrador profite du retrait de plus en plus marqué des glaces, imputable au réchauffement climatique, pour migrer dans le Haut-Arctique canadien, et surtout chaque été, dans la région de Pond Inlet, pour chasser les narvals canadiens.


    Autres articles à lire

  • La sexualité de nos animaux 39/50

    Faune sauvageC’est le printemps ! Pour l’occasion, Animaux-online vous propose une série de cinquante articles sur la sexualité de nos animaux. Vous allez enfin tout savoir sur ce que vous n’avez jamais osé demander. Aujourd’hui… le fétichisme.

    10 Mai 2016
  • La tortue « Tirelire » n’a pas survécu

    Faune sauvageLa tortue marine thaïlandaise surnommée Tirelire pour avoir avalé 915 pièces de monnaie est morte à la suite de complications pendant l’opération visant à extraire les 5 kg de pièces de son corps.

    21 Mars 2017
  • 19 février : Journée mondiale de la baleine

    Faune sauvageLe 19 février est la Journée mondiale de la baleine. Par extension, cette journée est également consacrée à la défense et la protection de l'ensemble des mammifères marins et autres habitants aquatiques, comme les requins-baleines. Daniel Jouannet, membre actif de l’association Megaptera, explique en quoi consiste le programme de suivi du plus grand poisson cartilagineux au large de Djibouti, en Afrique de l’Ouest.

    19 Février 2016
  • Observez les phoques moines grâce à Youtube

    Faune sauvageCette espèce très menacée et difficile à observer, est désormais placée sous la surveillance de caméras installées sur une plage d’Hawaï. Ce dispositif, relayé sur Youtube, permet à la fois de contribuer à la protection de l’animal et de découvrir ces mammifères.

    18 Juillet 2017
  • La raie Mobula : protégez-la !

    Faune sauvageVous avez dit raie mobula ? C'est elle, sa voilure et son gigantisme sont connus des plongeurs qui ont eu la chance de nager avec ces splendeurs des mers tropicales. L'association Longitude 181 Nature lance une bouteille à la mer sur le net pour que cette population sous-marine continue d'émerveiller les yeux qui les observent derrière leur masque de plongée parmi les coraux.

    18 Mars 2016
  • La sexualité de nos animaux 29/50

    Faune sauvageC’est le printemps ! Pour l’occasion, Animaux-online vous propose une série de cinquante articles sur la sexualité de nos animaux. Vous allez enfin tout savoir sur ce que vous n’avez jamais osé demander. Aujourd’hui… l'amour à plusieurs.

    30 Avril 2016
  • Biodiversité : la Nouvelle-Calédonie passée au crible

    Faune sauvageMenée conjointement par le Muséum national d’histoire naturelle et Pro-Natura International, le programme d’exploration baptisé « La planète revisitée » s’attaque à la Nouvelle-Calédonie. Le but ? Réaliser un inventaire de la biodiversité marine et terrestre.

    19 Octobre 2016
  • La sexualité de nos animaux 44/50

    Faune sauvageC’est le printemps ! Pour l’occasion, Animaux-online vous propose une série de cinquante articles sur la sexualité de nos animaux. Vous allez enfin tout savoir sur ce que vous n’avez jamais osé demander. Aujourd’hui, une question de taille(s)...

    15 Mai 2016
  • Qui sont les tortues marines, fascinantes sentinelles des océans ?

    Faune sauvageApparues il y a 110 millions d’années, les tortues marines sont aujourd’hui menacées par les dangers que nous faisons peser sur nos océans. Pour mieux connaître et protéger ces incroyables voyageuses, Robert Calcagno, directeur de l’Institut océanographique de Monaco, publie un ouvrage de référence sur le sujet.

    15 Décembre 2017
  • Des cétacés retrouvés échoués sur des plages du Var

    Faune sauvageUn phénomène inhabituel et pour le moment inexpliqué a conduit des dizaines de dauphins, retrouvés blessés, à venir s’échouer sur des plages du Var. Une enquête a été ouverte.

    17 Octobre 2017
  • Une espèce de baleine filmée pour la première fois

    Faune sauvageDes chercheurs ont réussi à faire la première vidéo en mer de baleines à bec de True, des cétacés des profondeurs océaniques, peu connus et rarement observés.

    09 Mars 2017
  • Marsouin du Pacifique : le Mexique et Leonardo DiCaprio s’engagent

    Faune sauvageLe Président mexicain Enrique Peña Nieto et l’acteur Leonardo DiCaprio ont signé ce mercredi 7 juin un accord visant à protéger plus efficacement le marsouin du Pacifique.

    08 Juin 2017
  • Birdlab : une appli pour aider la science

    Faune sauvageBirdlab revient pour une troisième édition : jusqu’au 31 mars 2017, participez à ce programme scientifique d'observation des oiseaux en téléchargeant l’application sur votre téléphone ou votre tablette.

    06 Décembre 2016
  • Comment les insectes passent-ils l’hiver ?

    Faune sauvageAbeilles, papillons, fourmis, cigales : mais où sont passées ces mille petites bêtes qui, aux beaux jours, fourmillent, papillonnent, bourdonnent ? L’arrivée du froid aurait-elle sonné la retraite ?

    04 Janvier 2018
  • La sexualité de nos animaux 43/50

    Faune sauvageC’est le printemps ! Pour l’occasion, Animaux-online vous propose une série de cinquante articles sur la sexualité de nos animaux. Vous allez enfin tout savoir sur ce que vous n’avez jamais osé demander. Aujourd’hui… le kamasutra.

    14 Mai 2016
  • Protéger les abeilles des pesticides : c'est oui mais en 2018

    Faune sauvageLes députés ont décidé une interdiction des néonicotinoïdes à compter du 1er septembre 2018. Les apiculteurs de l’Unaf et d'autres associations de protection de la nature s'étaient mobilisés, à deux pas de l’Assemblée nationale, pour faire réintégrer l’amendement du 19 mars 2015 interdisant les pesticides néonicotinoïdes dans le projet de loi Biodiversité. Ils sont satisfaits mais regrettent le délai de deux ans.

    18 Mars 2016
  • Dans l'intimité des suricates

    Faune sauvageEn plein cœur du désert du Kalahari, les photographes animaliers Marie-Luce Hubert et Jean-Louis Klein ont suivi un clan de suricates, ces petites mangoustes du désert. Ils nous font découvrir une tranche de vie de ces sentinelles à la vie sociale très riche…

    04 Août 2017
  • Comment les températures extrêmes impactent les animaux :

    Faune sauvageDepuis fin décembre, le nord du continent américain est touché par une vague de froid exceptionnelle qui n’est pas sans conséquence sur les animaux de la région. Le dérèglement climatique, à l’autre extrême, touche également l’Australie en proie à une chaleur hors norme, également désastreuse pour la nature.

    10 Janvier 2018
  • Le castor est de retour en Ile-de-France

    Faune sauvageLe rongeur aquatique, qui avait quasiment disparu en France au début du XXe siècle, poursuit sa reconquête du territoire: d’après les observations de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), une famille de castors d’Europe pourrait être identifiée fin août en Ile-de-France.

    29 Mai 2017
  • Où écouter le brame du cerf ?

    Faune sauvageLa saison du brame va bientôt commencer. En choisissant un massif forestier réputé pour sa diversité en cervidés, vous avez toutes les chances d’assister à ce moment magique. Une paire de jumelles et beaucoup de discrétion sont primordiaux pour ne pas en rater une miette. Suivez le guide…

    24 Août 2016