Dans l’Arctique canadien avec la licorne de mer


  • Dans l’Arctique canadien avec la licorne de merPhoto : Linda Bucklin / Shutterstock
  • Faune sauvage/ Océans

    De tous les cétacés, le narval est celui qui a sollicité le plus l’imagination des scientifiques. À quoi donc servait sa corne torsadée, cette unique défense, apanage des mâles, à quelques exceptions près ? Un mystère en partie résolu…

    Jean-Pierre Sylvestre

    Dans le détroit de Pond Inlet, entre l’île de Baffin et l’île Bylot , dans le Nunavut, le Grand Nord canadien, je pilote un zodiac sur une mer calme d’un bleu profond. Il fait très beau et le ciel se confond avec la surface marine. De temps à autre, des têtes de phoques annelés apparaissent, puis disparaissent aussitôt à l’approche de mon canot pneumatique. Hésitant entre curiosité et peur, ils font les bouchons dans l’océan. Au loin, une masse grise immobile attire mon regard. Je m’en approche tranquillement. Je sais qu’il s’agit d’un narval en plein sommeil. Comme beaucoup de cétacés (cachalot, orque, baleine franche et béluga), le narval est sujet à des comportements léthargiques et ses sommeils sont parfois profonds. D’ailleurs, mon arrivée ne le réveille pas. Pourtant, on le sait très farouche vis-à-vis des bateaux et des humains car les Inuits le chassent énormément pour sa viande. À quelques centimètres de la surface, je devine sa longue dent énigmatique. Je suis juste en face d’un mâle de 4 mètres de long avec une défense de près de 2 mètres. J’évalue son poids à une tonne. Le temps de prendre quelques images sous-marines, le narval se réveille et prend conscience qu’un navire est à côté de lui. Il prend un dernier souffle et sonde longuement les alentours à l’aide de sa défense avant de disparaître dans les profondeurs glacées…

    Une vie en groupe

    Jean-Pierre Sylvestre

    C’est dans un fjord entouré de falaises et de montagnes tabulaires désertiques que nous rencontrons des petits groupes de narvals. Il ne faut pas rater l’apparition du melon, puis du dos au-dessus de la surface de l’eau avant qu’ils ne replongent aussitôt : la présence de certains individus ne se signale que par l’émergence de leur défense. Les narvals circulent d’ordinaire par groupes de 20 à 50 individus, et on a aperçu plusieurs dizaines de groupes à proximité de Tremblay Sound. On a même fait état d’un immense troupeau de 2 000 individus, divisé en groupes d’une vingtaine de membres. Ces groupes sont composés de mâles adultes ou de jeunes adultes, et souvent de femelles avec leurs veaux, mais il n’est pas rare d’observer des groupes mixtes. Surtout apte à nager sous la glace flottante, le narval ne saute pas hors de l’eau mais s’élève parfois au-dessus de la surface lorsqu’il nage rapidement ; il peut parcourir 2 km sans respirer et plonger jusqu’à 1 160 m de profondeur. L’été, les narvals passent beaucoup de temps à flâner, et à rester immobiles durant une dizaine de minutes, tandis que les mâles paradent en croisant leur défense. Les prédateurs naturels de cette espèce placide sont l’orque et l’ours blanc. Le narval se nourrit de poissons et de calmars. Il en consomme en moyenne 30 kg par jour.

    Un cétacé de glace

    Jean-Pierre Sylvestre

    Le narval est une espèce endémique des eaux froides et chargées de glace de l’Artique. Mais les scientifiques connaissent encore peu de choses sur ses besoins exacts en matière d’habitat. En été, il s’aventure dans les zones côtières profondes, placées à l’abri du vent. En automne, il recherche la zone où se trouvent les banquises : il privilégie les fjords profonds et la pente continentale (où les profondeurs se maintiennent entre 1 000 et 1 500 m). La présence de polynies (étendues d’eau libre) et de banquises fragmentées semble influencer son choix d’habitat. Selon les scientifiques canadiens du Centre de recherche océanographique de Winnipeg, au Manitoba, un bon millier de narvals vivraient dans le fjord de Tremblay Sound. L’Arctique canadien concentrerait plus de 90 % de la population mondiale de narvals, soit 73 500 individus (dont 70 000 seulement dans le Grand Nord canadien) sur les 80 000 animaux estimés dans le monde. Le reste vit dans la partie orientale du Groenland (moins de 1 000 individus) et dans la partie occidentale (2 800 individus).

    Un capteur sensoriel du monde extérieur

    Depuis plus de 500 ans, la défense du narval suscite les interrogations des scientifiques. Mesurant plus de 2 m de long, elle jaillit à l’avant de la mâchoire supérieure. Le narval ne présente qu’une paire de dents non fonctionnelles située sur la mâchoire supérieure. Alors que, chez la femelle, celles-ci restent enfouies dans le maxillaire et ne mesurent pas plus de 15 cm, chez le mâle, la dent de gauche traverse la lèvre supérieure, dès l’âge de 2-3 ans, et s’allonge en une défense rectiligne ornée de sillons disposés en spirales tournant de droite à gauche. Longtemps, les experts ont pensé qu’elle était l’expression de la maturité sexuelle du porteur et une sorte d’organe à caractère sexuel secondaire. Se fondant sur les témoignages des Inuits, les biologistes ont supposé qu’elle servait à harponner le poisson, assommer les proies, briser la glace, guider les ondes pour la vocalisation ou se hisser sur la banquise. Elle pourrait aussi faire office d’arme lors de rivalités entre mâles pendant la saison de reproduction au printemps. Mais le Dr Nweeia, chercheur américain en médecine dentaire de l’université de Harvard, a levé le voile sur le mystère. Creuse, elle est parcourue en son centre par un nerf allant du crâne à son extrémité, tandis que des millions de pores permettent à la dizaine de millions de terminaisons nerveuses d’être en contact avec l’extérieur ! Directement connecté au cerveau, le nerf dentaire serait une sorte de capteur sensoriel des conditions hydrodynamiques (température, variations de pression, salinité), facteurs clés dans la formation de la glace qui conditionne la migration de ces cétacés. Cette dent permettrait aux mâles de détecter les hormones des femelles. Mais pourquoi sont-ils les seuls à disposer d’un organe sensoriel ? La réponse réside dans la nature sociale de l’animal. Comme tous les cétacés, les narvals s’entraident. Chaque individu possède une compétence qu’il partage avec l’ensemble du groupe. Les femelles ayant un rôle plus important à jouer dans l’élevage des jeunes, elles auraient laissé aux mâles le soin d’analyser l’environnement pour le bien du groupe. La présence d’une dent hyper dévelopée chez certaines femelles serait une anomalie génétique !!

    Une chasse préhistorique

    Jean-Pierre Sylvestre

    Le narval, comme le béluga, est indispensable à l’existence des communautés inuites, au Canada, ainsi qu’au Groenland. Les Inuits chassent le narval depuis plus de 4 000 ans pour leur subsistance. Ce cétacé leur procurait la viande, le combustible, les vêtements et les objets domestiques. Aujourd’hui, le narval procure surtout la viande, consommée par les Inuits et leurs chiens, la graisse et des matériaux d’artisanat. Les couches de l’épiderme et du derme servent à préparer le muktuk, riche en vitamine C et en énergie. Depuis 1971, le gouvernement canadien accorde aux populations un quota de quelques centaines de narvals par an. Il faut toutefois multiplier par 3 ou 4 le chiffre des captures en considérant le nombre de narvals blessés et morts durant la capture.

    Les dents de la mer

    Jean-Pierre Sylvestre

    Ses vrais prédateurs sont l’orque et l’ours blanc. En hiver, les narvals emprisonnés par la formation des glaces et souvent coincés dans les trous d’aération sont des proies faciles pour l’ours blanc. C’est aussi le cas en été dans certaines baies de l’Arctique canadien où des narvals se font piéger par les marées basses et deviennent des proies faciles pour les ours blancs. Depuis une dizaine d’années, une population d’orques du Labrador profite du retrait de plus en plus marqué des glaces, imputable au réchauffement climatique, pour migrer dans le Haut-Arctique canadien, et surtout chaque été, dans la région de Pond Inlet, pour chasser les narvals canadiens.


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