La lutte s’organise contre les braconniers du web


  • La lutte s’organise contre les braconniers du webPhoto : Shutterstock
  • Protection/ Trafic

    Le commerce en ligne d’animaux sauvages et de produits dérivés comme l’ivoire représente un vaste marché illégal aujourd’hui de plus en plus contré par l’engagement de grandes sociétés d’Internet. Mais il manque encore un cadre législatif plus strict pour venir en aide aux espèces les plus menacées.

    Le trafic d’animaux sauvages est la plus importante activité illégale au monde, juste après le trafic de drogue et celui des armes. Cela représente un immense marché parallèle, largement alimenté par le « supermarché » géant que représente Internet. Cette cybercriminalité renforce les menaces pesant sur les espèces victimes de braconnage, notamment les éléphants, les rhinocéros, les reptiles et les oiseaux. Pour contrer ce péril, de plus en plus d’acteurs du web s’engagent à mieux contrôler leurs plateformes, démontrant une vraie prise de conscience générale. Mais manquent encore un cadre réglementaire adapté et des outils spécifiques. Céline Sissler-Bienvenu, la directrice France de l’ONG IFAW, fait le point sur les évolutions du trafic d’espèces en ligne ces dernières années.

    Animaux-Online : Quel est le rôle d’internet dans le trafic d’animaux sauvages ?

    Céline Sissler-Bienvenu : Internet est devenu un vecteur majeur du commerce illicite d’espèces sauvages. Les sites de vente en ligne disposent des plus grandes vitrines commerciales au monde, sans limite géographique, ouvertes 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Internet facilite la mise en relation des acheteurs et des vendeurs autour du commerce de spécimens d’espèces protégées (soit des animaux vivants, soit des parties de corps ou produits dérivés).

    A-O : Existe-t-il une réglementation permettant de contrôler Internet et ce e-commerce d’espèces sauvages ?

    C.S.B. : Internet est né après la réglementation CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction). À ce jour, il est admis que les sites de vente en ligne doivent au minimum appliquer la convention de Washington* transcrite dans le droit européen, mais cela est insuffisant. Il manque une réglementation adaptée aux spécificités d’Internet. Cette problématique a été abordée lors de l’assemblée générale des Nations unies en septembre 2017, durant laquelle il a été fait mention de la nécessité de mettre en place une stratégie efficace de lutte contre la cybercriminalité liée aux espèces sauvages et coordonnée entre les États. Cela montre que, au plus haut niveau, il y a désormais une prise de conscience de ce problème. Reste à savoir maintenant quels sont les outils à développer pour contrer cette menace.

    A-O : Peut-on évaluer aujourd’hui l’ampleur de cette cybercriminalité ?

    C.S.B. : Face au flou règlementaire, nous ne pouvons que faire des estimations, qui sont peut-être en dessous de la réalité. En 2014, IFAW a réalisé une importante veille : pendant six semaines, nous avons surveillé 286 sites de vente en ligne. Nous avons ainsi pu relever plus de 33 000 annonces concernant des animaux vivants ou des parties d’animaux appartenant à des espèces menacées, le tout pour une valeur de 8 millions d’euros. Cela montre l’ampleur de ce phénomène.

    A-O : Quelles sont les espèces les plus touchées par ce commerce en ligne ?

    C.S.B. : Suite à cette veille de 2014, nous avons pu constater que l’ivoire représentait un tiers des offres listées. Venaient ensuite les reptiles, plus particulièrement les tortues terrestres et marines, puis les oiseaux. Concernant le cas de la France, les oiseaux arrivent en deuxième position.

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    A-O : Dans un communiqué commun, 9 ONG dont l’IFAW demandent à l’Europe de s’engager contre le commerce de l’ivoire. Est-ce que cela peut avoir un impact sur les ventes en ligne ?

    C.S.B. : Nous demandons en effet à ce que la Commission européenne interdise le commerce de l’ivoire au sein de l’UE. Une pétition en ce sens est d’ailleurs disponible sur notre site. Si une telle mesure est adoptée, les sites de vente en ligne auront par conséquent l’interdiction de vendre de l’ivoire sur leur plateforme. En août 2016, la France a pris un arrêté interdisant le commerce d’ivoire brut et encadrant encore plus strictement la vente d’ivoire travaillé. Aujourd’hui, notre pays est l’un des seuls de l’Union européenne à avoir une réglementation contraignante à ce sujet. On s’est rendu compte que cette mesure a eu pour effet de faire chuter les ventes en ligne d’ivoire brut, particulièrement sur trois sites que nous suivons de près, à savoir Leboncoin, Naturabuy et Marché.fr. Il reste nécessaire cependant de continuer les veilles auprès de ces sites pour les rappeler à l’ordre concernant la nouvelle réglementation.

    A-O : Y a-t-il tout de même une prise de conscience des acteurs du web, de plus en plus nombreux à s’engager contre la cybercriminalité liée aux animaux sauvages ?

    C.S.B. : Oui, dès 2008, grâce à un travail mené par IFAW, eBay a été le premier site de vente en ligne à interdire le commerce d’ivoire sur ses plateformes. Peut-être l’entreprise a-t-elle enregistré un très léger manque à gagner au début, mais eBay ne voulait pas être un acteur indirect du braconnage des éléphants. Fort de ce succès, IFAW a collaboré avec d’autres sites, notamment en Chine, le premier pays consommateur d’ivoire et d’espèces sauvages. Ainsi, Baidu, Alibaba et Tencent se sont engagés à lutter contre le trafic en ligne d’animaux sauvages ou de produits dérivés. Plus récemment, d’autres sociétés ont suivi, telles que Microsoft, Gumtree, Yahoo !, Etsy ou Pinterest. Elles ont formé une coalition qui a adopté un nouveau cadre réglementaire pour protéger les animaux du commerce en ligne illégal.

    A-O : En quoi est-ce que l’engagement de ces géants du web est important ?

    C.S.B. : L’engagement de ces structures est fondamental. Elles ont une influence auprès de beaucoup de consommateurs en ligne.  Elles peuvent sensibiliser et éduquer leurs internautes et médiatiser ces sujets. De plus, si les grandes entreprises s’engagent, les petites vont suivre.

    A-O : Est-ce que ces sociétés seules peuvent opérer un vrai changement ?

    C.S.B. : Il est intéressant de voir que le secteur privé va plus vite que les États. La République tchèque est aujourd’hui le seul pays au monde à être doté d’une législation spécifique pour lutter contre la cybercriminalité liée aux espèces sauvages… L’Union européenne doit s’en inspirer, car les entreprises ne peuvent pas effectivement lutter seules contre ce fléau. Le rôle des États, au-delà de légiférer, est aussi de donner les moyens aux forces de l’ordre de lutter efficacement contre la cybercriminalité. On manque aujourd’hui d’outils spécifiques pour cibler les espèces CITES illégalement mises en vente sur Internet.

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    A-O : Les réseaux sociaux exercent également une pression sur la faune sauvage. En quoi est-ce que la mode des selfies avec les animaux est-elle dangereuse ?

    C.S.B. : Réaliser ce type de photo avec un animal normalement sauvage nécessite le plus souvent de le sortir de son habitat naturel et d’aller à l’encontre de ses besoins primordiaux. La prise de photos et les manipulations sont une source de stress important pour l’animal. Cela pose aussi une question morale et éthique : les animaux sauvages y sont présentés comme des objets. Publier et relayer ce genre de photos sur les réseaux sociaux est donc dangereux car on entretient et stimule la demande, entraînant une surenchère de ces mauvaises pratiques.

    A-O : De ce point de vue, l’engagement du site Instagram à sensibiliser les utilisateurs et à lutter contre les selfies avec les animaux sauvages marque-t-il une étape importante pour une évolution positive du web ?

    C.S.B. : Oui, cela s’inscrit dans une approche vertueuse de ce problème. Les entreprises, lorsqu’elles sont elles-mêmes sensibilisées et qu’elles ont compris les enjeux de ces trafics, ont un rôle à jouer pour informer leurs clients ou utilisateurs et s’assurer du respect de la réglementation de leurs activités. Face à l’évolution de nos sociétés, les acteurs du secteur privé ne veulent plus être pointés du doigt et sont amenés à s’illustrer dans des actions plus respectueuses des animaux.

     

    * Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction signée à Washington le 3 mars 1973.

     

    Le trafic en ligne des animaux de compagnie
    Le trafic en ligne concerne également les animaux de compagnie, alimentant les élevages clandestins. En 2015, Internet représentait 80 % des ventes de chiens et de chats en France. Le site Leboncoin vendait 80 000 animaux par an, suivi de Vivastreet et de ParuVendu. Pour mettre fin à ce commerce et lutter contre les trafics, le gouvernement, avec le concours d’associations comme la Fondation 30 Millions d’Amis, a adopté l’ordonnance du 7 octobre 2015. La nouvelle réglementation impose, depuis le 1er janvier 2017,  à tout vendeur de chiens ou de chats qui poste une annonce en ligne, d’être immatriculé au registre du commerce et d’obtenir un numéro Siren (Système d'identification du répertoire des entreprises) auprès d'une chambre d'agriculture. Le but étant de lutter contre les élevages illégaux. La mesure a eu pour effet, trois mois après sa mise en application, de faire chuter de 30 % en 2016 le nombre d'annonces (tous animaux confondus) sur le site Leboncoin.  

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